Choux de Siam

Parce que j'aime les choux de Siam, et pas seulement la grammaire (carnet dédié à monsieur Raymond Laganière, autrefois professeur de français à la polyvalente Donnacona)

dimanche 10 septembre 2006

Deux paniers de figues

Ma place était dans la section de gauche; mais j'avais un siège au bord de l'allée, et pour voisines deux femmes d'âge mûr, des Italiennes de Toronto. Le retour de Rome s'annonçait long.

La conversation s'engagea néanmoins; elles revenaient d'un séjour en Sicile, dans la ferme de leurs vieux parents. Le matin même, la mamma leur avait rempli deux paniers de figues. Ils étaient là, à leurs pieds, recouverts d'un linge. Le soir toute la famille allait se réunir, ce serait la fête; on savourerait ces figues que la mamma elle-même était allée cueillir à l'aube, pour eux tous. Déjà elles s'en faisaient une joie. Est-ce que j'en voulais?

Moi? Elles m'invitaient, moi, à goûter la première...? Je n'osai refuser, mais je n'aimais pas les figues - du moins je n'aimais pas, à cette époque, les figues séchées; les fraîches, je n'en avais jamais vu. L'un des paniers en contenait des vertes; l'autre, des bleues. Il fallut essayer les deux couleurs.

Ah, le goût du soleil. Le goût de l'arbre dans la rosée du matin. Le goût des larmes de la mamma. Le goût de la Sicile, terre inconnue.

Puis il me vint à l'idée que ces fruits-là ne passeraient pas la douane. À cause des bactéries, des maladies possibles.

Quelques heures plus tard on nous distribua, comme à l'habitude, des fiches à remplir avant l'atterrissage, pour accélérer le travail des douaniers. Je dus m'occuper de nos trois fiches, parce que mes voisines, si elles parlaient couramment l'anglais, ne savaient pas le lire ni l'écrire. Vint la question qui se lisait plus ou moins : «Rapportez-vous des produits de la terre, des plantes, des fruits ou des légumes frais?» - Non. - Mais les figues? - Non non, nous ne rapportons rien. - Mais ils les verront forcément? - Mettez que nous ne rapportons rien.

Je me les représentais à la douane, avec leurs deux paniers d'osier. Aucun moyen de les cacher, et je ne pouvais croire qu'on allait fermer les yeux. La fête serait un peu triste. Je resterais la seule, moi l'étrangère, à connaître le goût de ces figues-là. Le goût du soleil. Le goût de l'arbre dans la rosée du matin. Le goût des larmes de la mamma.

Line Gingras

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dimanche 3 septembre 2006

Avec quoi on bat ses parents?

À l'école de rang, on n'en menait pas large ce jour-là. C'était la visite de monsieur l'inspecteur, et je serais bien embêtée de vous dire qui, de la maîtresse ou des élèves, se tenait les fesses le plus serré.

Je ne connais pas les détails de cette journée. Mais je sais qu'à un moment donné, monsieur l'inspecteur posa une question à laquelle personne ne se pressa de répondre. «Avec quoi on bat ses parents? avec un bâton de fer ou avec un bâton de bois?» Ma mère, bonne élève, finit par lever la main - l'honneur de la classe était en jeu; crut bien faire en choisissant l'instrument le moins cruel.

«On ne bat pas ses parents», gronda l'inspecteur.

Comme elle était ravie, ma mère, le jour où je tombai dans le piège à mon tour. Mais à vrai dire je me demandais si ça existait, des bâtons de fer.

Non pas que je m'en serais servie, hein.

Line Gingras

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dimanche 27 août 2006

Un peu de tolérance, quoi

Nous avons marché, marché, marché, sous le joyeux soleil de fin d'été, joyau d'un ciel couleur de bleuet mûrissant. Nous en avons entendu des trompettes, des flûtes, des tambours, des cornemuses. Nous avons checké les Tchèques sur la terrasse Dufferin, avant de descendre à la place Royale; ils nous ont joué en rappel je ne saurais dire quel classique, avec un brio, une fantaisie que je n'oublierai pas. Plus tard, de retour dans la haute-ville, nous avons fait l'épreuve d'un mélange guitare et cornemuses qui prouve bien, à mon oreille en tout cas, que toutes les innovations ne valent pas la peine qu'on se donne pour les réaliser.

La tournée des concerts finie, nous sommes allées contempler le fleuve, après quoi nous nous sommes assises sur les marches de la basilique; nous avons eu l'idée d'entrer un moment. Et là, nous sommes tombées sur deux grandes affiches : la première avertissait qu'aucune sollicitation n'était tolérée en ces lieux; la seconde, juste au-dessus, invitait les fidèles à payer leur capitation.

Pour l'oublieuse logique humaine, cher lecteur, votre indulgence est sollicitée.

Line Gingras

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dimanche 20 août 2006

De l'origine du diable

Nous étions allés à Orange ce jour-là. J'avais revu le théâtre antique; surtout, j'étais remontée sur la colline Saint-Eutrope, là où pour la première fois, quelques années plus tôt, j'avais senti sur mon passage l'odeur du thym.

À Pont-Saint-Esprit, au retour, nous attendaient un plein panier de fraises et des bottes d'asperges blanches, fraîchement arrivés de la ferme voisine. Nous rapportions un bavarois, aussi. Mais avant le souper nous devions aller, avec l'hôtesse de notre gîte rural, chez son marchand de vin.

Madame Larre était au rendez-vous, sa voiture garée près de l'entrée de sa vaste propriété, à côté de la vieille maison confortable où nous étions logés pour la semaine. C'était une belle femme blonde un peu rondelette, je me souviens, qui nous avait accueillis avec chaleur. Avec son mari et leurs deux adolescentes, qui préparaient assidûment leurs examens, et un énorme chien noir qui avait bien failli nous mettre en fuite le premier jour, tant son enthousiasme était grand, elle habitait une belle maison moderne, au bout de l'allée que bordaient des arbres fruitiers.

Nous discutons un moment; elle est toute contente de nous faire découvrir son fournisseur. Elle retourne à son auto; mais comme elle se met au volant, ma mère se dit que ce serait plus sympathique si elle et mon père l'accompagnaient. (Mon oncle Jacquelin, mon cousin Jean-François et moi, nous suivrons dans la voiture de location.) Elle s'approche donc de la portière et demande gentiment : «On peut-tu embarquer avec vous?»

Le démon, faut crère, est québécois. Parce que de toute évidence madame Larre ne la connaissait pas, cette chanson folklorique où Satan, sorti de l'enfer pour faire le tour du monde, quand il ramasse quelqu'un, lui commande : Embarque dans ma voitu-u-re!

Line Gingras

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dimanche 13 août 2006

Lili n'est pas une dactylo

Il s'appelle Galileo Galilei, Lili pour les intimes. C'est un androgyne, mon ordinateur. De la race des PC, qui fête ce mois-ci son vingt-cinquième anniversaire; on l'a dit à la télé, et il se trouve que j'ai été élevée devant la télé : je fais partie de la première génération qui a grandi avec. (La télé, pas l'ordinateur.)

Nous avions peu de voisins dans le p'tit rang croche, et mes parents n'aimaient pas que nous sortions de la cour. Mais un jour - je devais avoir six ou sept ans - je fus autorisée à traverser le chemin et à descendre la côte pour aller rendre visite à mon amie France, dans la haute maison grise tout au bord de la rivière. Et dans sa chambre je découvris un objet dont j'allais rêver ensuite, pendant des années : une machine à écrire jouet, avec laquelle on pouvait faire apparaître de vraies lettres sur une feuille de papier, comme dans les livres.

Une machine à écrire... C'est le nom que nous donnions à la chose, nous qui étions des gens simples, des habitants. Mais ce n'est pas comme cela que l'appelaient les gens instruits, ceux qui parlaient à la télévision; j'appris bientôt que l'objet de mes voeux, c'était en fait une dactylo.

Plus tard, évidemment, il a fallu désapprendre. Et aujourd'hui encore, le Multidictionnaire et le Chouinard nous mettent en garde contre l'emploi de dactylo pour désigner le fameux appareil.

Que deviendrait un peuple sans ses élites. Peut-être que les Québécois taperaient toujours à la machine, et n'auraient pas d'ordinateurs.

Line Gingras

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dimanche 6 août 2006

Jouer de l'ours, ça vous dit?

Site; jouer de l'ours; jeu de l'ours; jouer à la tague; to play tag; Robert Auclair; ASULF; Association pour le soutien et l'usage de la langue française.

Nous marchions d'un pas allègre, Léone et moi, vers la rue Saint-Louis et les délices des Fêtes de la Nouvelle-France, qui nous attendaient dans tout le Vieux-Québec, lorsqu'elle s'est arrêtée au beau milieu d'une phrase.

Elle venait de mentionner les sites où se dérouleraient différentes activités. «Ah! c'est sûrement pas correct. J'ai l'impression d'entendre monsieur Auclair me dire que site, c'est un anglicisme au sens de emplacement

Monsieur Auclair, c'est un ancien juge dont elle a été la secrétaire. Passionné de questions de langue, soucieux de préserver et d'améliorer la qualité du français dans les médias et les organismes publics, il est président de l'Association pour le soutien et l'usage de la langue française (ASULF), qui a mené déjà de nombreuses campagnes visant à faire remplacer des usages fautifs par des termes corrects.

Et à propos du mot site, je lis en effet, dans le Multidictionnaire, qu'il s'agit d'un «anglicisme au sens de emplacement (d'un établissement, d'une entreprise, etc.)», de même qu'au sens de lieu.

Mais poursuivons notre promenade, sans quoi nous n'aurons pas le temps de faire un peu le tour des centres d'intérêt, et puis d'aller au souper organisé à Place-Royale par l'Union des producteurs agricoles, et enfin de remonter prendre la navette pour les chutes Montmorency (nous retournons aux Grands Feux, voir le spectacle de l'Allemagne).

Monsieur Auclair, me raconte Léone, l'a beaucoup habituée à surveiller son français. Mais un jour, c'est elle qui lui a appris quelque chose! On venait d'attribuer au juge un nouveau bureau, que sa secrétaire avait visité avant qu'il ne le voie. «Et puis, comment c'est? lui a-t-il demandé à la première occasion. - Assez grand pour qu'on puisse y jouer de l'ours (prononcé «lour»). - Quossé ça?»

Non, évidemment je plaisante, monsieur Auclair n'a pas dit quossé ça, ni quossa mange en hiver, mais vous voyez où je veux en venir : comme moi - comme la plupart des Québécois, sûrement -, il n'avait jamais entendu parler du jeu de l'ours, que connaissaient bien les anciens de Charlevoix, m'assure Léone, et dont se souviennent encore, paraît-il, les gens du Saguenay.

Pourtant moi aussi je l'ai pratiqué, ce jeu, comme monsieur Jourdain faisait de la prose, puisque jouer de l'ours, cela signifie jouer à la tague (prononcé, dans le p'tit rang croche, «jouer à' taïe»), calque de to play tag.

Et vous autres itou, qui me lisez de l'autre côté de l'Atlantique, vous vous y êtes exercés, à en perdre le souffle : car il ne se peut, me semble, que vous n'ayez jamais joué au chat.

Line Gingras

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dimanche 30 juillet 2006

L'caveau de douor

Venise; albergo San Samuele.

Les deux dernières fois où je suis allée à Venise, j'ai logé au San Samuele, petit hôtel modeste mais sympathique et bien tenu, dans la salizzada du même nom.

L'enseigne est discrète. Je sonne à la porte, on m'ouvre d'en haut; je pénètre dans un rez-de-chaussée non habité, marque de sagesse dans la ville de l'acqua alta.

Et je respire, en faisant les quelques pas qui mènent à l'escalier, cette odeur ancienne. Étrange et familière à la fois. Je pourrais dire, même, familiale. Parce que c'est l'odeur du caveau de douor.

En un instant, cette odeur me transporte dans le p'tit rang croche; j'entends la rivière dévaler de la montagne, de l'autre côté du chemin de gravelle. Et ici, à gauche du gros peuplier au tronc fendu, il y a l'caveau de douor, creusé dans la terre.

Je me rappelle la vieille porte; à l'intérieur, les patates, les carottes, les choux, les choux de Siam qu'on y conserve - qu'on y conservait, parce que tout cela a été détruit avec l'élargissement de la route.

Et l'odeur de terre, la même qu'au rez-de-chaussée du San Samuele, à Venise.

Line Gingras

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dimanche 23 juillet 2006

Du paradis

Grands Feux; chutes Montmorency; chute Montmorency; feux d'artifice; compétition pyrotechnique; spectacle de l'Italie.

Je reviens du paradis.

D’abord, il faut vous dire que mon amie Léone, toute la semaine, a suivi de près la situation météorologique : c’est que nous voulions voir le premier des Grands Feux de cette année, aux chutes Montmorency* – mais qu’un spectacle de pétards mouillés, ça ne nous attirait pas. Or, vendredi soir, au moment où nous devions réserver nos sièges, on annonçait des nuages, rien de plus.

Samedi, jour J, c’était pluvieux.

Après un nouveau pique-nique, sous un feuillage abondant qui nous a dispensées d’ouvrir nos parapluies (Léone avait rempli des thermos de soupe aux gourganes, et c’était de la vraie soupe aux gourganes du Lac Saint-Jean qui avait mijoté toute la nuit dernière), nous nous sommes lancées dans l’aventure.

L’autobus nous a laissées dans ce que j’appellerai, parce que ça décrit la chose assez fidèlement, un grand champ de boue. Contrôle des billets, contrôle de sécurité – un peu fantaisiste, celui-là. Un jeune homme s’égosille à donner des instructions aux arrivants. Finalement nous trouvons nos places, nous nous installons; on demande à tout le monde de fermer les parapluies. Nous sortons nos sacs de poubelle. On nous fait lever pour l’hymne national de l’Italie. Pendant ce temps-là, nos sièges reçoivent l’averse. Nous nous rasseyons enfin. Un jeune garçon passe avec des bouteilles d’eau, de limonade. Pauvre petit. Dix, neuf, huit...

Que dire.

Heureusement qu'y mouillait pas à siaux, ou à bouère deboutte, parce que je me serais étouffée. Jamais je ne saurai exprimer la poésie des artificiers, l’humilité et la grandeur de leur prière à la beauté.

À un certain moment, parmi toutes ces boules de feu, ces fusées, ces fontaines jaillissantes, ces serpents incandescents, ces nuées de lucioles, ces tulipes, ces marguerites et je ne sais quelles autres fleurs, et cela présenté non pas pêle-mêle, comme j’en donne l’impression, mais avec l’art nécessaire pour ajouter à la musique et aux paroles, pour rendre hommage à la noblesse du lieu, il s'est produit comme un silence; on a dirigé des projecteurs sur la chute principale, le Grand Sault. Tout là-haut, des flammes de différentes couleurs se sont élevées, se sont penchées l’une vers l’autre, comme pour se rejoindre. Et au-dessus de l’énorme masse d’eau, une chute de lumière est apparue.

Il a plu, modérément, pendant tout le spectacle d’une demi-heure, que le public a suivi avec recueillement. Il a fallu retraverser le champ de boue. Comme je l’avais prédit, à notre retour à Québec la pluie avait cessé.

Mais quelle soirée.

* http://fr.wikipedia.org/wiki/Chutes_Montmorency

Line Gingras

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dimanche 16 juillet 2006

Ne rien oublier

Il y a eu le violon de la mer et ses nuances de nacre, chez Léone; ensuite la promenade au Bois de Coulonge et les courses d'écureuils; plus tard, dans le Petit-Champlain, la crème glacée molle à la vanille et à l'érable; enfin le traversier jusqu'à Lévis, pour les lumières; la remontée jusqu'à la rue Saint-Louis; le retour en évitant les zones dévastées par la guitare électrique.

Et avant le dessert, avec Anne-Marie, il y a eu le pique-nique. Avant le pique-nique, l'orage, qui s'est invité tout seul.

Mais vous le savez ou vous devez le savoir, les Québécoises - les de souche, du moins - ont la couenne dure; habituées aux terribles hivers canadiens, interminables et oh! combien rigoureux, nièces de coureurs des bois, filles de hardis défricheurs et de vaillantes laboureuses*, elles ne craignent rien. Et réalisent, toujours, ce qu'elles ont juré de réaliser. Ça comprend les pique-niques, qui ne peuvent en aucun cas se tenir à l'intérieur.

Quand même, nous avons attendu qu'il cesse de pleuvoir. Et puis nous sommes bravement parties souper all'aperto, sur les plaines d'Abraham.

Tout allait à merveille, jusqu'à ce que la pluie recommence. Il y a eu un moment étrange où, protégées par notre arbre, nous la regardions tomber en bruine sans rien sentir. Ensuite, l'une après l'autre, nous avons sorti le nécessaire.

Nous devions faire un joli tableau, trois bavardes rigolant sous l'arbre, un verre à la main, l'autre tenant un parapluie. Il a tonné. Nous avons décidé, je pense, qu'un batteur répétait son solo. L'ondée est passée; notre vin n'a pas même été changé en eau.

* D'après le Petit Robert, le Trésor de la langue française informatisé et même le Multidictionnaire, laboureur est seulement un nom masculin. Allons donc.

* * * * *

Dur dur d'être un établissement

  • En 2005-2006, plus des trois quarts des établissements ont connu un déficit et elles ont toutes prévu le même scénario négatif pour l'année prochaine... (Marie-Andrée Chouinard.)

On a sans doute substitué établissements à universités, mais il fallait penser aux changements qu'entraînait cette décision.

  • Si l'établissement présente un déficit, le versement de la subvention est conditionnel à l'adoption de mesures nécessaires au rétablissement de leur équilibre budgétaire.

L'adjectif possessif ne renvoie pas à un pluriel; la journaliste a oublié, semble-t-il, qu'elle vient d'employer le mot établissement au singulier. Par ailleurs, pour éviter la répétition, on pourrait songer à remplacer établissement par université, ou rétablissement par retour.

Line Gingras

«Universités : les recteurs fulminent contre Québec» : http://www.ledevoir.com/2006/07/12/113489.html

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dimanche 9 juillet 2006

Les candidats au martyr

Martyr et martyre; orthographe d'usage.

Martyre du devoir.

Ainsi me définirais-je à l’instant même si je comparaissais devant saint Pierre au lieu de me retrouver, comme devant, devant mon ordinateur. Et dire que Baïlili, lectrice exigeante par qui le désir de me lancer dans la périlleuse aventure arriva, n’en aurait jamais rien su.

Raconte-nous des histoires, qu’elle m’a demandé, Baïlili.

J’aurais pu commencer par des récits d’enfance; en fouillant un peu j’en trouverais tout plein dans le champ de foin de la mémoire, et puis j’aime bien l’odeur de l’herbe et celle des teignes, et le fracas de la rivière dévalant la montagne; mais à la longue ça fait vieillir d’emprunter si souvent le p’tit rang croche et son chemin de gravelle. Et puis c’est un peu facile, ça ne demande pas de déplacement réel, alors que je voulais du neuf : un vrai défi avec l’ignorance totale de ce que j’allais trouver à écrire, de l’exercice pour les jambes qui s’ankylosent, de l’air frais. On a des ambitions de chroniqueuse ou on n’en a pas. Donc, mes traductions finies, j’ai pris l’autobus pour le Vieux-Québec. Aux alentours de 22 h.

Je savais qu’il y aurait foule : nous sommes en plein Festival d’été. Spectacle sur les plaines d’Abraham; autre spectacle à la place d’Youville. J’ignore qui, je ne veux pas savoir quoi. Un vacarme ignoble, de toute façon. Une foule compacte et hurlante qui a failli me faire fuir dans les rues tranquilles. Ah! oui, j’ai été grandement tentée, une fois franchie la porte Saint-Jean – et cela non sans mal –, de grimper la rue Sainte-Ursule, par exemple, qui m’aurait conduite à la rue Sainte-Anne, ou à la rue Sainte-Geneviève. Là j’aurais été à peu près seule; le bruit aurait été supportable.

Me fallait un sujet.

J’ai fini par sortir de la Maison de la presse internationale, où je n’ai pas trouvé le Trente de juillet; puis de chez Archambault, où je n’ai pas acheté le dernier Vargas, dans une édition trop chère. J’ai fendu la foule. Les yeux alternativement sur la lune jaune et sur les autres promeneurs, pas foutus de regarder où ils marchaient, je suis montée jusque sur la Terrasse, voir le fleuve. J’ai mangé une glace. Pris la rue Saint-Louis. Descendu la rue Sainte-Ursule.

Le spectacle était fini ou interrompu, mais la foule était toujours là, qui regardait vers la scène vide. Dans les haut-parleurs, de l'inusité : le Boléro de Ravel. Je me suis retournée; des fils étaient tendus au-dessus de la place; là-haut, une chose blanche, comme une voile, bougeait, semblait avancer dans ma direction. Je l'ai fixée. C’était un – ou une – funambule, dont on voyait les jambes à travers une jupe transparente. Mon premier funambule ailleurs qu’à la télévision. Sans filet. Avec cette longue jupe flottant dans la brise.

J’étais un peu en retrait; cinq ou six garçons sont arrivés derrière moi : «Funambule, somnambule! Crisse de malade, tu vas te tuer! Ha ha ha!»

Le numéro s’est poursuivi, s’est terminé sans accroc. L’équilibriste a mis le pied sur le toit éclairé d’un immeuble. La foule a applaudi, poussé des acclamations; j’ai respiré.

À peine étions-nous partis que, dans l’autobus bondé, deux jeunes hommes ont commencé à se battre. «Arrête-toué tout de suite, maudit niaiseux! Arrête l'autobus!» Hurlait-on de toute part au chauffeur, qui a mis plusieurs minutes à comprendre.

Il a ouvert la porte de côté, a attrapé le plus enragé des combattants, l’a sorti de l’autobus. Nous sommes repartis.

Et c’est ainsi que je ne suis pas morte écrasée.

* * * * *

  • Même dans la mouvance terroriste islamiste, la cause palestinienne est passée au second rang derrière les deux pays occupés par les Occidentaux. Elle fait de moins en moins recette pour ce qui est des candidats au martyr_. (Gil Courtemanche.)

Comme le font observer Hanse et Blampain, «un martyr (ou une martyre) souffre le martyre».

Line Gingras

«La démesure, l'aveuglement et le silence» : http://www.ledevoir.com/2006/07/08/113243.html

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