Choux de Siam

Parce que j'aime les choux de Siam, et pas seulement la grammaire (carnet dédié à monsieur Raymond Laganière, autrefois professeur de français à la polyvalente Donnacona)

dimanche 9 juillet 2006

Les candidats au martyr

Martyr et martyre; orthographe d'usage.

Martyre du devoir.

Ainsi me définirais-je à l’instant même si je comparaissais devant saint Pierre au lieu de me retrouver, comme devant, devant mon ordinateur. Et dire que Baïlili, lectrice exigeante par qui le désir de me lancer dans la périlleuse aventure arriva, n’en aurait jamais rien su.

Raconte-nous des histoires, qu’elle m’a demandé, Baïlili.

J’aurais pu commencer par des récits d’enfance; en fouillant un peu j’en trouverais tout plein dans le champ de foin de la mémoire, et puis j’aime bien l’odeur de l’herbe et celle des teignes, et le fracas de la rivière dévalant la montagne; mais à la longue ça fait vieillir d’emprunter si souvent le p’tit rang croche et son chemin de gravelle. Et puis c’est un peu facile, ça ne demande pas de déplacement réel, alors que je voulais du neuf : un vrai défi avec l’ignorance totale de ce que j’allais trouver à écrire, de l’exercice pour les jambes qui s’ankylosent, de l’air frais. On a des ambitions de chroniqueuse ou on n’en a pas. Donc, mes traductions finies, j’ai pris l’autobus pour le Vieux-Québec. Aux alentours de 22 h.

Je savais qu’il y aurait foule : nous sommes en plein Festival d’été. Spectacle sur les plaines d’Abraham; autre spectacle à la place d’Youville. J’ignore qui, je ne veux pas savoir quoi. Un vacarme ignoble, de toute façon. Une foule compacte et hurlante qui a failli me faire fuir dans les rues tranquilles. Ah! oui, j’ai été grandement tentée, une fois franchie la porte Saint-Jean – et cela non sans mal –, de grimper la rue Sainte-Ursule, par exemple, qui m’aurait conduite à la rue Sainte-Anne, ou à la rue Sainte-Geneviève. Là j’aurais été à peu près seule; le bruit aurait été supportable.

Me fallait un sujet.

J’ai fini par sortir de la Maison de la presse internationale, où je n’ai pas trouvé le Trente de juillet; puis de chez Archambault, où je n’ai pas acheté le dernier Vargas, dans une édition trop chère. J’ai fendu la foule. Les yeux alternativement sur la lune jaune et sur les autres promeneurs, pas foutus de regarder où ils marchaient, je suis montée jusque sur la Terrasse, voir le fleuve. J’ai mangé une glace. Pris la rue Saint-Louis. Descendu la rue Sainte-Ursule.

Le spectacle était fini ou interrompu, mais la foule était toujours là, qui regardait vers la scène vide. Dans les haut-parleurs, de l'inusité : le Boléro de Ravel. Je me suis retournée; des fils étaient tendus au-dessus de la place; là-haut, une chose blanche, comme une voile, bougeait, semblait avancer dans ma direction. Je l'ai fixée. C’était un – ou une – funambule, dont on voyait les jambes à travers une jupe transparente. Mon premier funambule ailleurs qu’à la télévision. Sans filet. Avec cette longue jupe flottant dans la brise.

J’étais un peu en retrait; cinq ou six garçons sont arrivés derrière moi : «Funambule, somnambule! Crisse de malade, tu vas te tuer! Ha ha ha!»

Le numéro s’est poursuivi, s’est terminé sans accroc. L’équilibriste a mis le pied sur le toit éclairé d’un immeuble. La foule a applaudi, poussé des acclamations; j’ai respiré.

À peine étions-nous partis que, dans l’autobus bondé, deux jeunes hommes ont commencé à se battre. «Arrête-toué tout de suite, maudit niaiseux! Arrête l'autobus!» Hurlait-on de toute part au chauffeur, qui a mis plusieurs minutes à comprendre.

Il a ouvert la porte de côté, a attrapé le plus enragé des combattants, l’a sorti de l’autobus. Nous sommes repartis.

Et c’est ainsi que je ne suis pas morte écrasée.

* * * * *

  • Même dans la mouvance terroriste islamiste, la cause palestinienne est passée au second rang derrière les deux pays occupés par les Occidentaux. Elle fait de moins en moins recette pour ce qui est des candidats au martyr_. (Gil Courtemanche.)

Comme le font observer Hanse et Blampain, «un martyr (ou une martyre) souffre le martyre».

Line Gingras

«La démesure, l'aveuglement et le silence» : http://www.ledevoir.com/2006/07/08/113243.html

Posté par Choubine à 04:11 - Petite chronique dominicale - Commentaires [7] - Permalien [#]

Commentaires

    merci pour ce blog.

    Posté par feuilllle, dimanche 9 juillet 2006 à 08:06
  • Mais pourquoi toujours se battre?

    Posté par diabolo_coco, lundi 10 juillet 2006 à 10:22
  • Oui, pourquoi se battre? Chez certains, il semblerait que ce soit un mode de vie; une façon d'affirmer leur virilité. Ou peut-être que ces deux-là étaient ivres, ou drogués. Étaient-ils copains? L'un d'eux, à ce que m'ont raconté les passagers debout qui regardaient dans leur direction, a demandé à l'autre de lui donner de l'eau; l'autre lui en a lancé au visage. Ils ont commencé à se battre, bousculant les autres passagers alors que l'autobus bondé était en marche, dans un secteur tout en côtes et en virages.

    Déjà, la foule de samedi soir ne me paraissait pas sympathique; il y avait de l'agressivité dans l'air (au contraire d'hier soir, où l'atmosphère était calme et bon enfant). La faute au choix musical? Au nombre de décibels? Il y avait peut-être trop de monde ou une mauvaise organisation de l'espace, aux alentours de la porte Saint-Jean et de la place d'Youville - et pas assez d'autobus pour vite ramener les gens chez eux, le spectacle fini.

    Je n'aurais pas voulu être à la place du conducteur; quel métier, dans ces conditions. Il devait se demander, d'abord, ce que signifiaient tous ces hurlements; ensuite, où arrêter l'autobus; et comment il allait bien pouvoir se tirer d'affaire. Nous avons eu de la chance.

    Posté par Choubine, lundi 10 juillet 2006 à 11:43
  • Ah ! Choubine, je suis désolée de t'avoir fait souffrir le martyre... Mais tu nous a offerts un récit très vivant et bruyant ! Les soirs de fête dégénèrent souvent. Quand les gens font la fête sur Les Champs Elysées, ça tourne souvent mal...
    En tout cas, Merci, Miss !
    Bisous.

    Posté par Baïlili, mardi 11 juillet 2006 à 20:12
  • En ce moment, à la radio, j'entends quelque chose de bien différent : vos charmants petits chanteurs de Saint-Marc. Et le plus curieux, c'est que le concert était commencé lorsque j'ai ouvert la radio; je ne savais pas de quoi il s'agissait. Pourtant, en entendant les premières notes, j'ai tout de suite pensé aux "Choristes", même si la pièce qu'on interprétait ne figure pas dans le film. Simple coïncidence, ou ce choeur d'enfants aurait-il un timbre reconnaissable?

    Posté par Choubine, mardi 11 juillet 2006 à 20:22
  • En tout cas, l'enfant "star" de ce film a un timbre très particulier et reconnaissable pour beaucoup d'entre nous. Comment oublier cette émotion ressentie lors des chants de cette chorale et des solos de ce jeune virtuose ?...

    Posté par Baïlili, mardi 11 juillet 2006 à 22:11
  • Oui, Jean-Baptiste Maunier a - ou plutôt avait, j'imagine - une voix très émouvante. J'ai voulu voir ce qu'il devenait... Le savais-tu? Il a entamé une carrière d'acteur : ainsi, l'automne dernier, il a tourné dans une nouvelle version du "Grand Meaulnes", qui sortira dans quelques mois; il joue le fils de l'instituteur.

    Posté par Choubine, mercredi 12 juillet 2006 à 14:53

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