Choux de Siam

Parce que j'aime les choux de Siam, et pas seulement la grammaire (carnet dédié à monsieur Raymond Laganière, autrefois professeur de français à la polyvalente Donnacona)

jeudi 3 novembre 2005

Moultes félicitations, moults remerciements

Moultes; moulte; moults; moult; variable ou invariable.

  • [...] ses comptes de dépenses élevés ont soulevé moults critiques. (Alec Castonguay et Guillaume Bourgault-Côté.)

Au temps des troubadours, les souverains n'avaient sans doute pas affaire à de vilains journalistes épluchant leurs comptes de dépenses; mais nous vivons dans une société moderne, où la représentante de la reine - il s'agit ci-dessus de madame Clarkson -, si elle ne risque pas sa tête, doit craindre, ne serait-ce qu'un tout petit peu, la désapprobation du public. Qui sait, cela pourrait lui éviter - cette fois je tente une allusion à madame Jean, notre nouvelle gouverneure générale - de perdre trop souvent la tête.

Mais c'était un accident; l'effet, sûrement, des sandwichs au jambon. Ça arrive à tout le monde : trop de bière dans la recette, et l'on oublie à moitié qui l'on est, où l'on se trouve. Et l'on fait une folle de soi... un peu plus que de raison. La prochaine fois, faudra mettre du Seven Up.

"Au temps des troubadours", disions-nous donc. À cette époque, l'ancêtre de moult s'utilisait comme adjectif (ou déterminant) variable. Mais cet emploi, selon Grevisse, n'a pas persisté au-delà du treizième siècle. Aujourd'hui, il n'est pas admis d'écrire - et croyez que je le regrette, parce que cela me paraît plus joli :

  • Le chevalier eut moultes aventures...

C'est que moult (notez que le l et le t se prononcent), qu'il soit adjectif ou adverbe, doit maintenant rester invariable :

Avec moult satisfaction. (Flaubert.)
Moult connaissances utiles. (Montherlant.)
Avec moult remerciements. (San-Antonio.)
Elle se croyait moult spirituelle.

Et bien entendu, ce très vieux mot n'est plus utilisé, sauf en français régional, que "par archaïsme badin", suivant l'expression heureuse de Grevisse.

Line Gingras

"Michaëlle Jean sera gouverneure générale" : http://www.ledevoir.com/2005/08/04/87573.html

Posté par Choubine à 20:17 - Langue et traduction - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

    Merci pour la définition !

    Je me suis servi de moult dans mon commentaire d'aujourd'hui 30 octobre 2007. J'ai découvert la façon de l'écrire grâce à votre blogue...

    Merci ! Je vous invite à me visiter au louisphilippeguy.com !

    LP

    Posté par Louis-Philippe, mardi 30 octobre 2007 à 12:16
  • j'aime bien la notion d'archaïsme badin.

    Posté par phil, samedi 5 novembre 2005 à 06:08
  • j'ai besoin d'un conseil de pro, qui n'a rien à voir avec le sujet de ton post. Peux-tu me dire si la phrase suivante est correcte:
    "quels seraient les changements minima qui vous permettraient de dire que l'enfant évolue..."
    C'est le "minima" qui me chagrine.
    (ce n'est pas pour moi, hein).

    Posté par phil, samedi 5 novembre 2005 à 11:33
  • Grevisse

    Il est bien, notre monsieur Grevisse, non? (Je dis "notre" parce que je l'aime bien...) J'ai eu l'occasion, autrefois, de faire des recherches dans ses "Problèmes de langage", où il s'autorisait un style plus personnel que dans "Le bon usage". Aujourd'hui encore, je crois pouvoir citer fidèlement ce passage, qui m'a paru révélateur : "[...] si 'remplir un but' vient chercher auprès de moi quelque protection, je ne pourrai que le couvrir de la moitié du quart d'un petit coin de mon manteau."

    Monsieur Grevisse, inspirez-nous.

    Posté par Choubine, samedi 5 novembre 2005 à 15:32
  • Changements minima?

    Youpi, une question!

    D'après le "Petit Robert", il est admis d'écrire soit "des changements minimums", soit "des changements minima".

    Le "Multidictionnaire" reçoit le pluriel "minima", mais seulement comme nom. L'adjectif pluriel, selon Marie-Éva de Villers, ne peut être que "minimums".

    Hanse et Blampain relèvent, dans l'usage, les adjectifs pluriels "minimums" et "minima". Ils conseillent cependant, tout comme Marie-Éva de Villers, d'employer de préférence l'adjectif "minimal", qui varie de la manière habituelle.

    Je suis bien de leur avis : le mieux serait d'écrire "des changements minimaux". Entre "minimums" et "minima", je choisirais "minimums"; mais on ne fait pas une faute en écrivant "des changements minima".

    Posté par Choubine, samedi 5 novembre 2005 à 16:14
  • merci pour ces précisions, Line.

    Posté par phil, dimanche 6 novembre 2005 à 05:04
  • Chapeau!

    Ben voilà! Moi je voulais écrire «moultes sottises», mais outre la mention assez succincte d'archaïsme, mon Robert-Collins ne disait rien sur l'accord en genre et en nombre... Vous êtes la seule référence que je trouve en la matière, mais voilà que vous servez encore, deux ans après la publication du présent billet. C'est inversement proportionnel à la génialité des filets fantômes qui continuent de pêcher des années durant après avoir été perdus en mer... Merci pour le conseil qui m'est fort profitable!

    Posté par Herge, mardi 3 juin 2008 à 14:28
  • Merci pour votre gentillesse. J'étais loin de me douter, au moment où j'ai écrit ce billet, qu'il serait consulté chaque jour par plusieurs personnes, comme le montrent les statistiques du blogue...

    Posté par Choubine, mardi 3 juin 2008 à 15:55
  • Moultes discussions !

    Eh oui, c'est agréable de voir vivre un fil sur un tel sujet ! Amateur impénitent de littérature médiévale dans le texte, je préfère utiliser moult dans son sens adjectif original (multiple, nombreux), plutôt que comme adverbe, ce qui pour moi témoigne d'un mésusage d'un mot tombé en désuétude. Ne jamais oublier que les dictionnaires actuels reflètent un usage plus qu'une règle ! Au passage, j'adore cette expression "archaïsme badin", qui correspond tout à fait à l'emploi que je peux en faire et renforce mon admiration pour Mr Grévisse. Souvenez-vous, Mr Chevènement avait suscité moultes réflexions interrogatives de la part d'une presse peu lettrée en utilisant l'expression "Peut me chaut", expression pourtant des plus classiques ! Je considérerai toujours que "moultes aventures" sonne mieux que "moult aventures". Et souvenez-vous de François Villon, qui regrettait qu'un siècle plus tard ce "pauvre Clément Marot" ne soit plus compris... Pour répondre à la question concernant l'accord de l'adjectif "minimimum" au pluriel, je me suis posé la même question à propos de "forum", que j'avais vu écrire "fora" au pluriel. Horripilation (au sens étymologique) instantanée ! J'ai trouvé une réponse qui me convient bien dans l'Oxford Dictionnary : ne devraient conserver le pluriel latin que les mots qui font référence au sens originel (dans un traité d'histoire par exemple). Si "forum" désigne la place publique au sens latin du terme, le pluriel est "fora"; s'il possède un sens dérivé (comme aujourdhui forum de discussion, forum de l'emploi, etc.), il prend le pluriel usuel de la langue (des forums, some forums). Comme toujours, en cas de doute utiliser le correspondant français ou une autre tournure me semnble un bon conseil pour ne pas passer pour un ignorant ! Merci pour le plaisir pris à lire ce fil...

    Posté par Renaud Fay, vendredi 7 novembre 2008 à 13:42
  • Tout aussi ravie de vous lire...

    Posté par Choubine, vendredi 7 novembre 2008 à 13:47

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