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Choux de Siam
30 octobre 2005

Colonnes

Ce texte se trouve maintenant à l'adresse suivante : http://chouxdesiam.hautetfort.com/archive/2005/10/30/colonnes.html

Line Gingras
29 septembre 2006

28 octobre 2005

Israfel*

Vois l’ombre qui s’allume
Et chante
Dans les buissons de miel
C’est l’heure où sur les branches
Passe l’archet de l’ange
Le souffle d’Israfel

Choubine

26 octobre 2005

Pépin*

Pépin de Pomme et Pépin d’Amande
Pépin le Bref et Pépin le Grand
Tous les mercredis se déguisent en sorcières
Et s’en vont battre les tapis

Choubine

24 octobre 2005

Localités sinistrées par les pluies

Sinistrées par; sinistrée par; sinistrés par; sinistré par; être sinistré par; verbe sinistrer; adjectif et participe passé; verbe à la forme passive; passif; complément d'agent.

  • [...] une cinquantaine de localités sinistrées par les pluies torrentielles et les glissements de terrain. (Dépêche.)

J'allais vous parler de grippe aviaire, d'ouragans, de génocides, de Parkinson planétaire et pourquoi pas d'insuffisance rénale ou de cancer, mais je pense que vous devrez vous contenter d'un peu de grammaire, puisque je ne peux pas vous offrir de jus de betterave pour faire passer tout le reste.

L'analogie, en voilà au moins une qui a le don de se faire aimer : on apprend qu'une ville est rasée par un bombardement mais que ses ruines sont caressées par la brise; un artiste est démoli par la critique, et grandi par cette épreuve. Ne peut-on dire, en conséquence, que des localités sont envahies par les touristes ou sinistrées par les pluies?

C'est une espiègle, l'analogie, qui s'amuse aux dépens des gens pressés; avant de traverser la rue, rappelons-nous donc le gros camion de notre antique manuel d'hygiène.

Un bombardement a rasé la ville que la brise voudrait caresser; la critique a démoli l'artiste que cette épreuve grandira; les touristes ont envahi des localités. Mais les pluies ne sinistreront rien ni personne, parce qu'il n'y a pas de verbe sinistrer. Et s'il n'y a pas de verbe sinistrer, il n'y a pas de participe passé, pas de forme passive, pas de pluies qui sinistrent ou qui, au passif, remplissent la fonction de complément d'agent, précédé de la préposition par.

L'adjectif sinistré existe bel et bien, mais c'est un simple adjectif qualificatif, comme joli, et non pas un participe passé, comme touché ou détruit.

Line Gingras

"Après le passage de Stan - Les Indiens du Guatemala sont oubliés par le gouvernement" : http://www.ledevoir.com/2005/10/14/92553.html

22 octobre 2005

Dans l'hypothèse où

Dans l'hypothèse où; indicatif ou conditionnel; mode indicatif; mode conditionnel.

  • Les Libériens iront de nouveau aux urnes le 8 novembre dans l'hypothèse, de plus en plus probable, aucun des 22 candidats à la présidence n'aura décroché la majorité absolue à l'issue du premier tour [...] (Dépêche.)

Un hippogriffe hypocondriaque dut un jour hypothéquer son hippodrome hypostyle. De son véhicule hippomobile, il appela son ami l'hippocampe qui se prétendit, l'hypocrite, occupé à calculer l'hypoténuse de son hypogée. Plutôt que de mourir d'hypothermie en attendant que l'autre ait achevé l'hypotaupe, il alla nourrir l'hypocauste et but dix bonnes coupes d'hypocras; et comme ensuite il n'arrivait guère à voler, il mit en cause son hypothalamus - qui le laissa tomber dans une mare d'hippopotames. Ceux-ci voulurent le retenir dans l'hypothèse où il pourrait leur verser des intérêts, sur la fameuse hypothèque.

Et cette histoire inepte finit ici, les enfants, puisqu'elle n'avait que ce but : vous faire savoir que d'après mes recherches, dans les dictionnaires et les ouvrages de difficultés que j'ai sous la main, la locution dans l'hypothèse où doit être suivie du conditionnel :

Dans l'hypothèse où il n'accepterait pas votre proposition, que feriez-vous? (Lexis.)

À noter que deux ouvrages seulement, sur les treize que j'ai consultés, donnent un avis sur la question : le Multidictionnaire et le Hanse-Blampain.

Line Gingras

Beau site sur l'hippocampe : http://www.institut-paul-ricard.org/oceanoonline/hippo.htm
"En bref : Liberia, vers un second tour" : http://www.ledevoir.com/2005/10/18/92827.html

20 octobre 2005

Consacrer

Consacrer pour; consacrer à; consacré pour; consacré à; se consacrer pour; se consacrer à; complément du verbe consacrer; construction du verbe consacrer.

  • [...] le Québec, qui consacre déjà 1,7 milliard de dollars pour son programme de garderies [...] (Bernard Descôteaux.)

Septembre 1983, pendant mes premières vacances à Venise; un après-midi, devant la basilique consacrée à saint Marc. Dans la foule, un groupe de femmes se remarque de loin - toutes, elles ont une robe blanche, avec à la taille une écharpe bleue. Certaines brandissent de petites pancartes : ARMÉE DE MARIE - CANADA.

Elles se croient dans un lieu de pèlerinage, ma parole. Comme si Saint-Marc n'était pas la caverne des quarante voleurs. Comme si Venise, en dépit de sa multitude d'églises consacrées à des saints divers, voire inexistants, n'était pas la ville la moins religieuse du monde. C'est une figure, évidemment, mais que penser d'une cité qui, entre autres initiatives douteuses, aurait envoyé des marchands dérober en Égypte le corps d'un saint prestigieux?

Ces femmes me rappellent un souvenir ancien, celui des enfants que l'on jugeait bon de consacrer à la Sainte Vierge, en les vouant au blanc et au bleu. Curieux comme cette idée a perdu de son charme.

Et si, après tout cela, vous ne vous doutez pas encore du résultat de mes recherches sur la construction du verbe consacrer, je veux bien me consacrer désormais à la vie contemplative, de préférence dans un couvent vénitien.

Consacrer, bien entendu, ne s'emploie pas que dans le domaine religieux; c'est, dans la langue courante, affecter une personne ou une chose "à une fin déterminée et parfois exclusive" (Trésor de la langue française informatisé) :

J'ai consacré tout l'après-midi à la préparation de mon exposé. (Lexis.)
Il se consacre entièrement à ce projet. (Lexis.)
Fonds consacrés au réaménagement des locaux.
Consacrer un livre à une question.
(Hanse et Blampain.)
Se consacrer à une noble cause.
[...] je tenais à ne consacrer à cette bataille d'usure [...] que le strict minimum.
(Joffre.)
Il consacre son temps à étudier. (Multidictionnaire.)

Aucun des quinze ouvrages que j'ai consultés ne propose d'exemple où le complément de destination serait introduit par la préposition pour; seule la préposition à est admise. Le Dupré (Encyclopédie du bon français dans l'usage contemporain) signale comme incorrecte cette phrase de Mirbeau :

Le reste de la matinée est consacré en visites.

Autre construction fautive, que Hanse et Blampain ont relevée "dans un livre officiel sur Genève" :

Consacrer une plaquette concernant l'histoire de...

Il aurait fallu écrire, en conséquence, que le Québec consacre 1,7 milliard de dollars à son programme de garderies.

Line Gingras

"Sourd et aveugle" : http://www.ledevoir.com/2005/10/19/92918.html

18 octobre 2005

Boisson*

16 octobre 2005

Au motif que

Au motif que; au motif de; pour le bon motif; motif.

Mademoiselle est au salon
- Ah! Seigneur, que c'est long!
Tantôt viendra l'p'tit Vaillancourt
- Ah! Seigneur, que c'est court!

Lorsque jadis un jeune homme fréquentait une jeune fille, ce devait être pour le bon motif - en vue du mariage, lui-même précédé des fiançailles, lesquelles suivaient ce moment solennel de la grand' demande.

De même, dans la langue courante, on voit assez souvent le complément de cause (répondant à la question pourquoi?) introduit par le nom motif précédé de la préposition pour :

Pour quel motif as-tu changé d'avis? (Multidictionnaire.)
Pour des motifs qui nous échappent.

Mais serait-il admis d'utiliser plutôt la préposition à?

J'ai signalé l'autre jour cet exemple, relevé dans le Petit Robert :

  • Requête rejetée au motif que l'intéressé est mineur.

Cette formulation est donnée toutefois comme appartenant à la langue juridique. De fait, aucun des seize autres ouvrages que j'ai consultés ne mentionne le tour au motif que ni, de manière générale, l'emploi de la préposition à devant le nom motif indiquant un complément de cause. Je pense donc qu'il faudrait réserver cette construction au domaine du droit :

  • M. Chrétien a suspendu temporairement sa requête en récusation il y a deux semaines. En revanche, l'avocat du gouvernement fédéral, Brian Saunders, lui a confirmé par écrit qu'il pourrait entamer une nouvelle bataille contre le commissaire au motif de sa partialité au moment opportun. (Brian Myles et Manon Cornellier.)

Line Gingras

Pour écouter La grand' demande : http://www4.bnquebec.ca/musique_78trs/mt571.htm
"Gomery monte au front" : http://www.ledevoir.com/2005/06/15/84252.html?355

14 octobre 2005

Discriminer, être discriminé

Discriminer quelqu'un; être discriminé; to discriminate against; to be discriminated against; Coventry Carol.

  • [...] les habitants de l'ancienne Allemagne de l'Est continuent de se sentir dénigrés, voire discriminés par leurs concitoyens de l'Ouest. (Dépêche.)

Au Moyen Âge, dans la ville de Coventry, on représentait des mystères - entre autres celui pour lequel fut composé le Coventry Carol, cette berceuse chantée par les femmes de Bethléem à leurs tout-petits, que les soldats d'Hérode vont bientôt massacrer. Selon William Sandys, une vieille tradition voudrait que le propre fils d'Hérode ait été parmi ces malheureux innocents. Pas de discrimination...

Le substantif discrimination s'emploie dans la langue courante, souvent de façon péjorative, pour désigner le "traitement différencié, inégalitaire, appliqué à des personnes sur la base de critères variables" (Trésor de la langue française informatisé).

Plus rarement, et plutôt dans la langue littéraire, il désigne l'"action de discerner, de distinguer les choses les unes des autres avec précision, selon des critères définis" (Petit Robert).

C'est à cette dernière acception que se rattache le verbe discriminer :

[Il a] judicieusement discriminé les créatures et les écrivains du second et du troisième rayon. (Henriot.)
C'était une autre affaire de discriminer les visiteurs. (Guéhenno.)
Les questions qui discriminaient significativement les sujets normaux des sujets présentant un syndrome mental donné. (Delay.)
Apprendre à discriminer les méthodes les plus efficaces. (Lexis.)
Discriminer rhumatismes infectieux et arthrites microbiennes. (Ravault.)
Quand la vie nous laissera-t-elle le temps de nuancer et de discriminer? (Dubos.)

Nulle part, dans les treize ouvrages que j'ai consultés, je n'ai trouvé ce verbe ("beaucoup plus rare, précisent Hanse et Blampain, que le nom discrimination et l'adjectif discriminatoire") avec la nuance péjorative que prend souvent le nom discrimination - si ce n'est dans une remarque du Trésor, où l'on signale avoir rencontré cet emploi dans la documentation; les auteurs font observer que discriminer y est utilisé de façon absolue, autrement dit sans complément :

En tolérant que l'Europe discrimine, c'est-à-dire maintienne les restrictions financières et commerciales contre les États-Unis tout en abaissant ces restrictions entre pays membres de l'OECE. (Univers économique et social, 1960.)

Il s'agit là, je le souligne, d'une simple mention.

René Meertens propose, comme équivalents de to discriminate against : constituer une discrimination à l'encontre de, placer dans une situation désavantageuse, défavoriser; et pour traduire to be discriminated against : être victime d'une discrimination, être ou faire l'objet de mesures discriminatoires.

Dans la phrase qui nous occupe, je pense qu'il aurait fallu étoffer, en écrivant par exemple :

  • [...] les habitants de l'ancienne Allemagne de l'Est continuent de se sentir dénigrés par leurs concitoyens de l'Ouest, qui auraient même à leur endroit des pratiques discriminatoires.

C'est plus long, évidemment...; mais sommes-nous si pressés?

Line Gingras

Texte sur le Coventry Carol : http://www.hymnsandcarolsofchristmas.com/Hymns_and_Carols/coventry_carol-1.htm
"Une première femme à la tête de l'Allemagne" : http://www.ledevoir.com/2005/10/11/92341.html

12 octobre 2005

De Janequin à Haendel

Haendel; Janequin; As Pants the Hart; Le chant des oiseaux; emprunts musicaux.

C'était dans la nuit de lundi à mardi : rentrée de ma répétition avec l'Ensemble vocal André Martin, j'avais continuellement à l'esprit, en travaillant à l'ordinateur, le thème obsédant de ce beau motet de Haendel :

As pants the hart
For cooling streams...
(Comme languit une biche / Après les eaux vives... [Bible de Jérusalem.])

Plusieurs heures se sont écoulées. Et puis, tout à coup, j'ai pris conscience d'autres paroles qui étaient venues, je ne sais comment, se substituer au texte anglais :

Vous orrez à mon avis
Une douce musique...

J'en modernise l'orthographe, mais c'est un passage du Chant des oiseaux, de Clément Janequin. Haendel l'aura peut-être emprunté, à deux siècles de distance environ...

Le chant des oiseaux. C'était il y a une trentaine d'années, sous la direction du même chef; je découvrais la musique de la Renaissance.

La musique, on le sait, réunit les hommes - avec leurs semblables, et avec eux-mêmes.

Choubine

10 octobre 2005

Au prétexte que

Au prétexte que; au prétexte de; sous prétexte que; sous prétexte de; sous le prétexte que; sous le prétexte de.

  • [...] du "bon monde" tranquille, sans histoire, du monde ordinaire comme on dit ici, s'insurge contre l'installation d'une maison pour personnes âgées dans leur rue, à Québec, au prétexte que leur quiétude sera mise à mal [...] (Denise Bombardier.)

Je vous ai fait hier la promesse que nous reviendrions sur cette phrase, et sous aucun prétexte je ne voudrais y manquer.

- Sous aucun prétexte?

- Sous aucun prétexte.

- Mais madame Bombardier...

- Madame Bombardier a écrit au prétexte que, j'ai vu cela, mais je n'en démords pas, de mon sous-préfet sous prétexte.

La raison? Après avoir consulté seize ouvrages de langue - les dictionnaires généraux et les ouvrages de difficultés que j'ai sous la main -, nulle part je n'ai trouvé au prétexte que ni au prétexte de, employés comme locutions afin d'introduire un complément de cause (répondant à la question pourquoi?). On reçoit, par contre, sous prétexte que, sous prétexte de :

Elle ne sort plus, sous prétexte qu'il fait trop froid. (Petit Robert.)
Il refusait de participer au concours, sous prétexte qu'il n'aurait aucune chance de gagner.
Sous prétexte de nous consulter, il est venu nous exposer son point de vue. (Multidictionnaire.)
Sous prétexte de maladie. (Hanse-Blampain.)
Sous (le) prétexte d'une maladie grave ou de mener une enquête. (Hanse-Blampain.)
Il l'a rappelée dès le lendemain, sous le prétexte plausible qu'il avait besoin d'un renseignement.
Sous le prétexte, qui sembla surprenant, d'un livre à lui emprunter...

Mais comment expliquer l'apparition des tours au prétexte que, au prétexte de?

J'ai bien cherché pourquoi
Et j'ai deviné, je crois

Oups! chanson de Noël - où il est question, soit dit en passant, d'une maman et d'un père Noël s'embrassant sous le lit gui. (Bon, bon, ça va, je suis heureuse que vous préfériez la grammaire.)

À quoi devons-nous donc ces locutions - non admises, à ce que je sache - avec au? Je ne serais pas étonnée qu'il y ait confusion avec au motif que :

Requête rejetée au motif que l'intéressé est mineur. (Petit Robert.)

Line Gingras

"Faire la fête?" : http://www.ledevoir.com/2005/10/08/92200.html

9 octobre 2005

Accord par syllepse

Accord par syllepse; accord du possessif; accord du pronom personnel; accord du verbe; monde.

  • [...] du "bon monde" tranquille, sans histoire, du monde ordinaire comme on dit ici, s'insurge contre l'installation d'une maison pour personnes âgées dans leur rue, à Québec, au prétexte que leur quiétude sera mise à mal [...] (Denise Bombardier.)

Ainsi donc, nous parlerons aujourd'hui de l'accord par syllepse.

[Comment? Il y a un autre problème dans cette phrase? - Certes, mais nous verrons cela demain, n'ayez crainte.]

Qu'est-ce donc qu'un accord par syllepse? C'est un accord qui se fait "selon le sens et non selon les règles grammaticales", nous dit le Petit Robert.

Cet accord n'est pas toujours approprié dans la langue soutenue; il me vient tout de suite à l'esprit un titre bien connu de l'humoriste Clémence Desrochers, Le monde sont drôles. Grevisse écrit, à ce sujet, que "la langue populaire met parfois au pluriel les mots se rapportant à des noms collectifs singuliers" (autres que les mots exprimant une quantité, comme douzaine, nombre ou moitié).

Madame Bombardier, comme il convient dans un texte sérieux, a laissé le verbe s'insurge au singulier; mais que dire du déterminant possessif leur? Aurait-il fallu reformuler la phrase, ou était-il correct d'utiliser un pluripossessif, indiquant plusieurs possesseurs, pour renvoyer à monde, substantif singulier?

Grevisse semble autoriser cet emploi, sans le limiter à la langue populaire (paragraphe 593, d, de la douzième édition du Bon usage) :

Jamais, depuis son enfance, elle n'avait approché d'un homme en soutane; elle éprouvait à leur égard [...] (É. Baumann.)

Il paraît aussi admettre que le pronom personnel s'accorde, "non avec son antécédent (surtout si celui-ci ne figure pas dans la même phrase ou sous-phrase), mais avec la signification impliquée par cet antécédent" :

La pauvre Barbe-bleue se doutait bien de quelque chose, mais il ne savait pas de quoi. (A. France.)

Dans la phrase à l'étude, on aurait donc pu écrire, en parlant du monde ordinaire, qu'ils prétextent que leur quiétude sera mise à mal.

Non, je ne serai probablement jamais à l'aise avec ces "syllepses occasionnelles". Mais elles ne sont pas interdites, je l'ai z'appris tout à l'heure.

Line Gingras

"Faire la fête?" : http://www.ledevoir.com/2005/10/08/92200.html

8 octobre 2005

Questionner

Questionner; questionner quelque chose; remettre en question; mettre en doute; contester; critiquer; douter de; s'interroger sur.

  • Qui s'étonnera que le Gala des Gémeaux, censé être la fête de la télévision, n'ait trouvé qu'une chaîne spécialisée câblée, Canal D, pour distribuer des prix dont on questionne d'ailleurs et le nombre et la pertinence depuis plusieurs années? (Denise Bombardier.)

Ce n'est là que la première d'une série d'interrogations, mais nous n'irons pas plus loin aujourd'hui, les amis, car il faut nous pencher incontinent sur ce verbe questionner qui me taquine les méninges.

On peut très bien questionner quelqu'un, je n'ai rien là contre; mais questionner quelque chose, c'est français vous croyez?

Le Trésor de la langue française informatisé signale ce tour, utilisé par analogie au sens de "poser une question à quelque chose" :

La campagne se prête à toutes les divagations du rêve. On questionne bien tranquillement le ruisseau, l'arbre, les grandes luzernes : ils ne répondent pas [...] (Renard.)

Bien entendu, le verbe n'a pas ici la même acception que dans la phrase de madame Bombardier.

Le Hanse-Blampain ne contient pas d'article sur le verbe questionner. Mais le Petit Robert et le Lexis n'admettent pas l'emploi qui nous intéresse, et les ouvrages canadiens que j'ai consultés - soit le Multidictionnaire, le Dagenais, le Colpron et le Chouinard - condamnent comme anglicisme l'utilisation de questionner avec un nom de chose pour complément d'objet direct, au sens de "mettre en doute", "remettre en question", "contester", "critiquer", "douter de" ou "s'interroger sur" :

Ils ont questionné l'impartialité du jury d'examen.
Il y a lieu de questionner le sérieux de cette information.
Ce n'est pas d'hier que l'on questionne l'existence de Dieu.

Ces exemples ne sont donc pas à imiter.

Line Gingras

"Faire la fête?" : http://www.ledevoir.com/2005/10/08/92200.html

7 octobre 2005

Et autres paellas

Et autres paellas; et autres + nom; énumération; terme générique; terme spécifique.

  • D'autant que ce ne sont pas les nivellement, chariot, oignon, quincaillier et autres paellas [...] qui posent problème aux petits Québécois. (Josée Boileau.)

Oui, il est question ici de réforme de l'orthographe. Mais je ne veux pas m'engager dans cette controverse. J'aimerais signaler plutôt, comme je l'ai déjà fait dans La plume heureuse, que je trouve un rien étrange cet et autres introduisant le dernier terme d'une énumération.

Pardonnez-moi d'énoncer ce qui vous semblera sans doute une évidence, mais un quincaillier, même espagnol, même doué d'un aussi bon appétit que l'auteure de ces lignes (je parle des lignes que vous lisez en ce moment, pas de l'éditorial de madame Boileau), et armé d'une pelle en prévision de l'hiver, n'est pas une paella.

Et autres s'emploie correctement devant un terme générique qui englobe les divers éléments de l'énumération :

  • D'autant que ce ne sont pas les nivellement, chariot, oignon, quincaillier, paella et autres mots visés par la réforme qui posent problème aux petits Québécois.

Devant un terme spécifique, par contre, qui s'ajoute aux autres éléments pour désigner une personne, un fait ou un objet distinct, et autres produit un drôle d'effet..., dont un humoriste saurait peut-être tirer parti.

Dans le cas présent, on aurait dû s'en passer :

  • D'autant que ce ne sont pas les nivellement, chariot, oignon, quincaillier et paella [...] qui posent problème aux petits Québécois.

Line Gingras

"Flûte, avec un accent!" : http://www.ledevoir.com/2005/10/04/91820.html

6 octobre 2005

Prêt de + infinitif

Prêt de, près de; prêt de + infinitif; prêt à + infinitif; près de + infinitif.

  • [...] ce flux ne semble pas prêt de se tarir. (Dépêche.)

"Prêts ou pas prêts, j'y vas pareil" : c'était la formule rituelle lorsque nous jouions à cachette, chez nous, dans le p'tit rang croche qui montait vers le lac Sept-Îles. Mais ce temps-là est révolu - eh oui, y a eu la révolution tranquille et tout, vous ne le saviez pas? -, et c'est d'affaires sérieuses que l'on s'occupe ici. Alors donc...

D'après ce que je lis dans le Petit Robert, le Multidictionnaire et le Hanse-Blampain, on doit faire aujourd'hui la distinction entre près de ("sur le point de") et prêt à ("en état de", "disposé à", "décidé à"), devant un infinitif :

Les démarches étaient près d'aboutir. (France.)
La pluie n'est pas près d'arrêter.
Je ne suis pas près de l'oublier.

L'avion est prêt à partir.
Tenez-vous prêts à agir quand le moment sera venu.
Je suis prête à reconnaître mes torts.

Le Petit Robert relève comme vieilli ou littéraire l'emploi de prêt à au sens de "près de", "sur le point de" :

Ainsi, prêt à quitter l'horizon de la vie... (Lamartine.)

Le tour prêt de, devant un infinitif, est tenu pour un archaïsme :

Je suis prêt de mourir. (Maupassant.)

Le journaliste aurait dû écrire, par conséquent :

  • [...] ce flux ne semble pas près de se tarir.

Et puis non, je ne me permettrai pas d'allusion à l'équipe Charest.

Line Gingras

"En bref : Nouvel assaut à Melilla" : http://www.ledevoir.com/2005/10/06/91965.html
Une petite récréation? - "Gambader, ou l'art de donner des ailes au délire" : http://www.ledevoir.com/2005/10/06/92023.html

5 octobre 2005

Au plan, au plan de

Au plan; au plan de; au plan + adjectif; au plan de + substantif; sur le plan; sur le plan de.

  • Et pour commenter le "danger" que pouvaient représenter au plan pédagogique les délires de Sol et Gobelet [...] (Paul Cauchon.)

Lorsque grand-maman Dion tirait des plans, elle ne préparait pas son hiver en Floride - non, elle badinait. C'était bien après l'époque où, regardant La boîte à surprises, j'essayais de comprendre quelque chose aux folleries de Sol et Gobelet : Sol et Gobelet sont de drôles de pistolets, disait justement la chanson. En ce temps-là, grand-maman Dion pleurait souvent, je ne savais trop pourquoi. Plus tard, son fond de gaieté l'a emporté sur les deuils et les difficultés de la vie, et la veille de sa mort elle jouait encore des tours.

Mais nous parlions de plan, et des constructions sur le plan, au plan.

On peut très bien employer sur le plan de (et un substantif), sur le plan (et un adjectif abstrait), pour dire "au point de vue (de)", "dans le domaine" : sur le plan de l'efficacité, sur le plan des principes, sur tous les plans, sur le plan logique, moral, spirituel, sentimental.

Le Petit Robert (édition de 2003) ne reçoit cependant pas, dans ce sens, les tours au plan + adjectif, au plan de + substantif. Girodet tient au plan de pour une forme fautive. Colin juge que seul le tour sur le plan (de) est admis dans la langue soutenue, quoique l'on "rencontre couramment" au plan (de). D'après Marie-Éva de Villers, la construction au plan de est "critiquée, mais de plus en plus courante". Elle estime qu'il faut utiliser de préférence sur le plan de. C'est également l'avis de Hanse et Blampain; selon eux, l'apparition d'au plan de est attribuable à une confusion avec au niveau (ou au point de vue) de :

Au plan des principes, il a tort.

Le tour critiqué se trouve tout de même "sous de bonnes plumes", précisent-ils. N'empêche, je ne peux pas non plus vous le recommander.

Line Gingras

"Refaire du Sol et Gobelet? Impossible!" : http://www.ledevoir.com/2005/10/05/91942.html

4 octobre 2005

Se piquer au jeu

Se piquer au jeu; se piquer le doigt; se piquer au doigt; accord du participe passé d'un verbe pronominal.

Une amie lectrice me demande si elle doit écrire Je me suis piquée au jeu, en faisant accorder le participe passé, ou laisser celui-ci invariable.

Bien sûr, la question serait relativement simple si le verbe était employé au sens propre :

Elle s'est piquée avec une aiguille. (Petit Robert.)
Elle a piqué qui? - Elle-même. L'accord se fait avec le complément d'objet direct, placé devant le verbe.

Elle s'est piquée au doigt. (Jouette.)
Elle a piqué qui? - Elle-même. Où ça? - Au doigt.

Elle s'est piqué le doigt. (Jouette.)
Elle a piqué quoi? - Le doigt. Elle a fait ça à qui? - À elle. Le participe passé reste invariable parce que le complément d'objet direct est placé après le verbe.

Les deux doigts qu'elle s'est piqués lui font encore mal.
Elle a piqué quoi? - Les deux doigts, représentés par le pronom relatif que. L'accord se fait avec le complément d'objet direct, placé devant le verbe.

Ferais-je donc accorder le participe si j'écrivais Je me suis piquée au jeu? D'après le Trésor de la langue française informatisé, le verbe piquer, dans cet emploi figuré (se piquer au jeu, c'est "poursuivre une entreprise avec opiniâtreté malgré les difficultés rencontrées"), veut dire "exciter, stimuler vivement". Or, on peut très bien exciter ou stimuler quelqu'un, s'exciter ou se stimuler soi-même.

Et le Multidictionnaire nous apporte une confirmation toujours utile :

Ils se sont piqués à ce jeu de patience.

Line Gingras

Attention, ça pique : http://www.progresstleonard.com/images/dynamique/gros/Quenouille_copy.jpg

3 octobre 2005

En contravention avec

En contravention avec; agir en contravention avec; être en contravention avec; en contravention; contravention; in contravention of the rules.

  • [...] on lui reprocha d'avoir agi en contravention avec la loi sur le lobbying [...] (Bernard Descôteaux.)

Vous ne me voyez pas; mais si vous me voyiez vous me verriez bien embêtée.

L'expression en contravention avec m'ayant paru vaguement suspecte, j'ai voulu faire quelques vérifications et vous en communiquer le résultat; cependant, avouons-le d'entrée de jeu, la situation n'est pas claire.

Le Petit Robert, le Multidictionnaire et le Hanse-Blampain reçoivent être en contravention. Le Lexis propose l'exemple :

En stationnant ici, vous vous mettez en état de contravention.

D'après le Trésor de la langue française informatisé, le tour (être) en contravention, "dans l'état d'une chose ou d'une personne qui contrevient à une loi, à un règlement", relève d'un emploi vieilli du mot contravention, "action de contrevenir (à quelque chose)" :

Charmé de la prendre en contravention à ses ordres. (Balzac.)
Le sergent de nuit ramassait des femmes en contravention, et les menait coucher avec lui. (E. et J. de Goncourt.)
En contravention avec les lois.

La construction qui nous intéresse est tenue pour correcte par le puriste Jean Girodet :

Vous êtes en contravention avec le règlement.

Aucune mise en garde dans le Dagenais, le Colpron ni le Chouinard; Thomas, Colin, Daviault, Berthier et Colignon n'abordent pas non plus la question. Le Meertens n'a pas d'article là-dessus.

Qu'est-ce donc qui amène Marie-Éva de Villers, après avoir reçu être en contravention, à signaler comme fautive l'expression être en contravention avec (une loi, un règlement, des règles)? Selon elle, c'est le calque de in contravention of the rules; il faudrait dire en violation de, en dérogation à, en infraction.

Il est vrai que le Robert & Collins Super Senior propose, pour traduire in contravention of the rules, les équivalents en violation des règles, en dérogation aux règles... Mais cela ne me paraît pas une raison suffisante, dans les circonstances.

Il me semble que nous ne devrions pas considérer comme un anglicisme une construction que des auteurs sérieux admettent dans le bon usage. (Notons que ce n'est pas seulement en contravention avec qui est vieillie, d'après le Trésor, mais l'emploi auquel se rattache [être] en contravention, que d'autres ouvrages consignent sans mise en garde.)

Reste le bon vieux principe du parapluie, cher à l'un de mes anciens professeurs : éviter de donner prise à la critique. Si l'on souhaite s'y conformer, on n'aura pas de mal à remplacer en contravention avec. Au lieu de Il a agi en contravention avec la loi, on aurait de toute façon avantage à écrire, dans bien des cas, Il a enfreint la loi, Il a contrevenu à la loi.

Line Gingras

"Partie de chasse" : http://www.ledevoir.com/2005/10/03/91761.html

2 octobre 2005

Pas surprenant, pas étonnant que

Pas surprenant que; pas étonnant que; s'étonner que; être étonné que; être surpris que; indicatif ou subjonctif; choix du mode; mode à employer.

  • Pas surprenant que lors des élections municipales de Gaza en janvier dernier, le slogan du Hamas était "Pour le changement et la réforme". (Gil Courtemanche.)

Que le slogan du Hamas ait été effectivement ce que nous rapporte monsieur Courtemanche, je n'ai aucune raison d'en douter; mais je m'interroge sur l'emploi du mode : n'aurait-il pas fallu un subjonctif - passé ou imparfait -, plutôt que l'indicatif était?

Selon le Multidictionnaire et le Hanse-Blampain, l'adjectif surprenant (ou étonnant), construit avec que, appelle le subjonctif :

Il est surprenant que nous n'ayons pas eu de ses nouvelles. (Multidictionnaire.)
Il n'est pas surprenant qu'il ait échoué. (Petit Robert.)
Je trouve étonnant qu'il ne m'ait pas prévenu. (Petit Robert.)
Est-il étonnant que sa femme se plaigne? (Hanse-Blampain.)
Quoi d'étonnant qu'il n'ait pas réussi? (Hanse-Blampain.)
Rien d'étonnant que nous ne le voyions plus. (Hanse-Blampain.)

Je lis encore, dans le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, que le subjonctif s'impose après s'étonner, être étonné et être surpris, suivis de que. C'est ce que confirment tous les exemples relevés :

Il fut presque surpris qu'elle parlât, qu'elle pensât. (France.)
Je m'étonne qu'il n'ait pas écrit. (Petit Robert.)
Elle est surprise qu'il finisse son travail si tard. (Multidictionnaire.)
Je m'étonne qu'il n'ait pas répondu, car il est très ponctuel. (Lexis.)
Elle n'est pas étonnée qu'on ne l'ait pas avertie ou qu'il soit là. (Hanse-Blampain.)

Seule note discordante, le Petit Robert propose, sans observation, une citation d'auteur où l'expression l'étonnant est que, dans laquelle étonnant est employé comme nom, se trouve suivie de l'indicatif :

L'étonnant est qu'ils ne semblaient pas se rendre compte de l'étendue de leur malheur. (Maurois.)

Cet emploi substantivé figure aussi dans le Lexis et dans le Hanse-Blampain, qui ne le consignent toutefois qu'avec le subjonctif :

L'étonnant est qu'il soit venu. (Lexis.)
Le plus étonnant est qu'il ait pareil succès. (Hanse-Blampain.)

Chose certaine, d'après le résultat de mes recherches, étonnant et surprenant, employés comme adjectifs suivis de la conjonction que, doivent se construire avec le subjonctif. Même règle pour les verbes ou participes passés correspondants. Il aurait donc fallu écrire :

Pas surprenant que [...] le slogan du Hamas ait été ou fût...

Line Gingras

"La poussée électorale du Hamas" : http://www.ledevoir.com/2005/10/01/91619.html

1 octobre 2005

Conte de fée

Conte de fée; conte de fées.

  • Je ne parlerai ici ni de la naissance d'une princesse noire qui réécrit l'histoire du Canada à la manière d'un conte de fée... (Denise Bombardier.)

Je le sais bien, vous allez penser que je lui en veux, à madame Bombardier... Mais non. Si je la cite, c'est d'abord parce que je lis ses articles. Et puis, je suis trop fatiguée pour attraper une autre petite bête aujourd'hui.

Ce matin, d'abord, répétition intensive de l'Ensemble vocal André Martin - de 9 h 30 à 13 h 30. Un bonheur, d'un bout à l'autre : nous avons travaillé, notamment, tous les choeurs de l'oratorio Jephte, de Carissimi, et ça sonne déjà plutôt bien. Comme les motets pour choeur à voix égales que nous a écrits notre chef.

Ensuite, je suis allée retrouver rue Saint-Jean un ami venu spécialement d'Ottawa, cette fin de semaine, pour admirer le Queen Mary II, qui faisait escale à Québec. Sur la terrasse Dufferin, il y avait une foule bon enfant, tranquille, peu bruyante. Nous avons attendu plus d'une heure, mais avec le temps splendide et cette vue dont on ne se lasse pas... Finalement, vers 18 h 30 je dirais, le mastodonte est apparu, venant de l'Anse-aux-Foulons; il est passé devant nous, majestueux. Et puis, dans le soir qui tombait, un deuxième paquebot a quitté le port. Il en restait un troisième. On est partis souper. Après je suis rentrée, contente.

Mais il était question plus haut d'une histoire qui ressemble à un conte de fée, et j'ai voulu vérifier si le mot fée était correctement écrit, au singulier. Le Petit Robert, le Multidictionnaire, le Lexis et le Trésor de la langue française informatisé consignent tous quatre l'expression, à l'article "conte" comme à l'article "fée"; seule graphie admise : conte de fées. Même information dans le Hanse-Blampain, à l'article "fée".

Il semblerait donc que nous ayons notre Lady Di à nous, et son conte de fées.

Line Gingras

"Chronique inattendue" : http://www.ledevoir.com/2005/10/01/91651.html
Château Frontenac et terrasse Dufferin : http://www.routard.com/guide_photos/dest/quebec/photo/1045.htm

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