Choux de Siam

Parce que j'aime les choux de Siam, et pas seulement la grammaire (carnet dédié à monsieur Raymond Laganière, autrefois professeur de français à la polyvalente Donnacona)

mardi 4 octobre 2005

Se piquer au jeu

Se piquer au jeu; se piquer le doigt; se piquer au doigt; accord du participe passé d'un verbe pronominal.

Une amie lectrice me demande si elle doit écrire Je me suis piquée au jeu, en faisant accorder le participe passé, ou laisser celui-ci invariable.

Bien sûr, la question serait relativement simple si le verbe était employé au sens propre :

Elle s'est piquée avec une aiguille. (Petit Robert.)
Elle a piqué qui? - Elle-même. L'accord se fait avec le complément d'objet direct, placé devant le verbe.

Elle s'est piquée au doigt. (Jouette.)
Elle a piqué qui? - Elle-même. Où ça? - Au doigt.

Elle s'est piqué le doigt. (Jouette.)
Elle a piqué quoi? - Le doigt. Elle a fait ça à qui? - À elle. Le participe passé reste invariable parce que le complément d'objet direct est placé après le verbe.

Les deux doigts qu'elle s'est piqués lui font encore mal.
Elle a piqué quoi? - Les deux doigts, représentés par le pronom relatif que. L'accord se fait avec le complément d'objet direct, placé devant le verbe.

Ferais-je donc accorder le participe si j'écrivais Je me suis piquée au jeu? D'après le Trésor de la langue française informatisé, le verbe piquer, dans cet emploi figuré (se piquer au jeu, c'est "poursuivre une entreprise avec opiniâtreté malgré les difficultés rencontrées"), veut dire "exciter, stimuler vivement". Or, on peut très bien exciter ou stimuler quelqu'un, s'exciter ou se stimuler soi-même.

Et le Multidictionnaire nous apporte une confirmation toujours utile :

Ils se sont piqués à ce jeu de patience.

Line Gingras

Attention, ça pique : http://www.progresstleonard.com/images/dynamique/gros/Quenouille_copy.jpg

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lundi 3 octobre 2005

En contravention avec

En contravention avec; agir en contravention avec; être en contravention avec; en contravention; contravention; in contravention of the rules.

  • [...] on lui reprocha d'avoir agi en contravention avec la loi sur le lobbying [...] (Bernard Descôteaux.)

Vous ne me voyez pas; mais si vous me voyiez vous me verriez bien embêtée.

L'expression en contravention avec m'ayant paru vaguement suspecte, j'ai voulu faire quelques vérifications et vous en communiquer le résultat; cependant, avouons-le d'entrée de jeu, la situation n'est pas claire.

Le Petit Robert, le Multidictionnaire et le Hanse-Blampain reçoivent être en contravention. Le Lexis propose l'exemple :

En stationnant ici, vous vous mettez en état de contravention.

D'après le Trésor de la langue française informatisé, le tour (être) en contravention, "dans l'état d'une chose ou d'une personne qui contrevient à une loi, à un règlement", relève d'un emploi vieilli du mot contravention, "action de contrevenir (à quelque chose)" :

Charmé de la prendre en contravention à ses ordres. (Balzac.)
Le sergent de nuit ramassait des femmes en contravention, et les menait coucher avec lui. (E. et J. de Goncourt.)
En contravention avec les lois.

La construction qui nous intéresse est tenue pour correcte par le puriste Jean Girodet :

Vous êtes en contravention avec le règlement.

Aucune mise en garde dans le Dagenais, le Colpron ni le Chouinard; Thomas, Colin, Daviault, Berthier et Colignon n'abordent pas non plus la question. Le Meertens n'a pas d'article là-dessus.

Qu'est-ce donc qui amène Marie-Éva de Villers, après avoir reçu être en contravention, à signaler comme fautive l'expression être en contravention avec (une loi, un règlement, des règles)? Selon elle, c'est le calque de in contravention of the rules; il faudrait dire en violation de, en dérogation à, en infraction.

Il est vrai que le Robert & Collins Super Senior propose, pour traduire in contravention of the rules, les équivalents en violation des règles, en dérogation aux règles... Mais cela ne me paraît pas une raison suffisante, dans les circonstances.

Il me semble que nous ne devrions pas considérer comme un anglicisme une construction que des auteurs sérieux admettent dans le bon usage. (Notons que ce n'est pas seulement en contravention avec qui est vieillie, d'après le Trésor, mais l'emploi auquel se rattache [être] en contravention, que d'autres ouvrages consignent sans mise en garde.)

Reste le bon vieux principe du parapluie, cher à l'un de mes anciens professeurs : éviter de donner prise à la critique. Si l'on souhaite s'y conformer, on n'aura pas de mal à remplacer en contravention avec. Au lieu de Il a agi en contravention avec la loi, on aurait de toute façon avantage à écrire, dans bien des cas, Il a enfreint la loi, Il a contrevenu à la loi.

Line Gingras

"Partie de chasse" : http://www.ledevoir.com/2005/10/03/91761.html

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dimanche 2 octobre 2005

Pas surprenant, pas étonnant que

Pas surprenant que; pas étonnant que; s'étonner que; être étonné que; être surpris que; indicatif ou subjonctif; choix du mode; mode à employer.

  • Pas surprenant que lors des élections municipales de Gaza en janvier dernier, le slogan du Hamas était "Pour le changement et la réforme". (Gil Courtemanche.)

Que le slogan du Hamas ait été effectivement ce que nous rapporte monsieur Courtemanche, je n'ai aucune raison d'en douter; mais je m'interroge sur l'emploi du mode : n'aurait-il pas fallu un subjonctif - passé ou imparfait -, plutôt que l'indicatif était?

Selon le Multidictionnaire et le Hanse-Blampain, l'adjectif surprenant (ou étonnant), construit avec que, appelle le subjonctif :

Il est surprenant que nous n'ayons pas eu de ses nouvelles. (Multidictionnaire.)
Il n'est pas surprenant qu'il ait échoué. (Petit Robert.)
Je trouve étonnant qu'il ne m'ait pas prévenu. (Petit Robert.)
Est-il étonnant que sa femme se plaigne? (Hanse-Blampain.)
Quoi d'étonnant qu'il n'ait pas réussi? (Hanse-Blampain.)
Rien d'étonnant que nous ne le voyions plus. (Hanse-Blampain.)

Je lis encore, dans le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne, que le subjonctif s'impose après s'étonner, être étonné et être surpris, suivis de que. C'est ce que confirment tous les exemples relevés :

Il fut presque surpris qu'elle parlât, qu'elle pensât. (France.)
Je m'étonne qu'il n'ait pas écrit. (Petit Robert.)
Elle est surprise qu'il finisse son travail si tard. (Multidictionnaire.)
Je m'étonne qu'il n'ait pas répondu, car il est très ponctuel. (Lexis.)
Elle n'est pas étonnée qu'on ne l'ait pas avertie ou qu'il soit là. (Hanse-Blampain.)

Seule note discordante, le Petit Robert propose, sans observation, une citation d'auteur où l'expression l'étonnant est que, dans laquelle étonnant est employé comme nom, se trouve suivie de l'indicatif :

L'étonnant est qu'ils ne semblaient pas se rendre compte de l'étendue de leur malheur. (Maurois.)

Cet emploi substantivé figure aussi dans le Lexis et dans le Hanse-Blampain, qui ne le consignent toutefois qu'avec le subjonctif :

L'étonnant est qu'il soit venu. (Lexis.)
Le plus étonnant est qu'il ait pareil succès. (Hanse-Blampain.)

Chose certaine, d'après le résultat de mes recherches, étonnant et surprenant, employés comme adjectifs suivis de la conjonction que, doivent se construire avec le subjonctif. Même règle pour les verbes ou participes passés correspondants. Il aurait donc fallu écrire :

Pas surprenant que [...] le slogan du Hamas ait été ou fût...

Line Gingras

"La poussée électorale du Hamas" : http://www.ledevoir.com/2005/10/01/91619.html

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samedi 1 octobre 2005

Conte de fée

Conte de fée; conte de fées.

  • Je ne parlerai ici ni de la naissance d'une princesse noire qui réécrit l'histoire du Canada à la manière d'un conte de fée... (Denise Bombardier.)

Je le sais bien, vous allez penser que je lui en veux, à madame Bombardier... Mais non. Si je la cite, c'est d'abord parce que je lis ses articles. Et puis, je suis trop fatiguée pour attraper une autre petite bête aujourd'hui.

Ce matin, d'abord, répétition intensive de l'Ensemble vocal André Martin - de 9 h 30 à 13 h 30. Un bonheur, d'un bout à l'autre : nous avons travaillé, notamment, tous les choeurs de l'oratorio Jephte, de Carissimi, et ça sonne déjà plutôt bien. Comme les motets pour choeur à voix égales que nous a écrits notre chef.

Ensuite, je suis allée retrouver rue Saint-Jean un ami venu spécialement d'Ottawa, cette fin de semaine, pour admirer le Queen Mary II, qui faisait escale à Québec. Sur la terrasse Dufferin, il y avait une foule bon enfant, tranquille, peu bruyante. Nous avons attendu plus d'une heure, mais avec le temps splendide et cette vue dont on ne se lasse pas... Finalement, vers 18 h 30 je dirais, le mastodonte est apparu, venant de l'Anse-aux-Foulons; il est passé devant nous, majestueux. Et puis, dans le soir qui tombait, un deuxième paquebot a quitté le port. Il en restait un troisième. On est partis souper. Après je suis rentrée, contente.

Mais il était question plus haut d'une histoire qui ressemble à un conte de fée, et j'ai voulu vérifier si le mot fée était correctement écrit, au singulier. Le Petit Robert, le Multidictionnaire, le Lexis et le Trésor de la langue française informatisé consignent tous quatre l'expression, à l'article "conte" comme à l'article "fée"; seule graphie admise : conte de fées. Même information dans le Hanse-Blampain, à l'article "fée".

Il semblerait donc que nous ayons notre Lady Di à nous, et son conte de fées.

Line Gingras

"Chronique inattendue" : http://www.ledevoir.com/2005/10/01/91651.html
Château Frontenac et terrasse Dufferin : http://www.routard.com/guide_photos/dest/quebec/photo/1045.htm

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vendredi 30 septembre 2005

Mettre en perspectives?

Mettre les choses en perspective; mettre les choses en perspectives; mettre quelque chose en perspective; mettre quelque chose en perspectives; mettre en perspectives; mettre en perspective; to put in perspective; to put into perspective.

  • Les gens qui savent, qui sont capables de mettre les choses en perspectives [...] (Josée Boileau, "La liberté de qui?", dans Le Devoir, éditorial du jeudi 29 septembre.)

Je croyais en venir à bout en moins de deux : l'expression trouvée dans le Petit Robert - avec la graphie mettre en perspective, sans "s" -, je me disais que décidément je donnais dans la facilité, aujourd'hui.

Ha.

Rien, sur l'expression telle quelle, dans le Lexis; dans le Hanse-Blampain; dans le Multidictionnaire; dans le Colin; dans le Berthier-Colignon; dans le Girodet; dans le Thomas; dans le Dagenais; dans le Colpron; dans le Chouinard; dans le Leroux.

Le Trésor de la langue française informatisé reçoit mettre en perspective au sens propre, mais ne mentionne pas de sens figuré. Je note tout de même cet exemple de la locution adverbiale en perspective, employée au figuré :

Il nous faut voir la vie en perspective. (Saint-Exupéry.)

Le Petit Robert est donc le seul, parmi les ouvrages que j'ai sous la main, qui admette l'expression à l'étude, comme locution figurée : "Mettre qqch. en perspective, en exposer toutes les dimensions et présenter l'arrière-plan, le contexte."

Je pense donc qu'on peut très bien s'en servir. Il reste que le Meertens, à l'article "perspective", propose plusieurs solutions de rechange, entre autres (selon le sens) : nuancer, considérer avec recul, replacer dans son contexte, faire la part des choses.

Line Gingras

"La liberté de qui?" : http://www.ledevoir.com/2005/09/29/91439.html

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jeudi 29 septembre 2005

Plusieurs d'entre nous

Plusieurs d'entre nous; plusieurs d'entre vous; beaucoup d'entre nous; beaucoup d'entre vous; plusieurs et beaucoup; expression de quantité + d'entre nous; expression de quantité + d'entre vous; accord du verbe; personne du verbe.

  • Plusieurs d'entre nous n'avons pas la chance...

Décevant, le discours d'installation prononcé le mardi 27 septembre par Michaëlle Jean, notre nouvelle gouverneure générale?

Rempli de bonnes intentions, comme il se doit. Et rassurant pour le Canada anglais, ainsi que me le faisait observer un ami : il n'y a plus au Canada "deux solitudes", mais des solitudes multiples, apparemment, dont il s'agit de "briser le spectre". Si madame Jean faisait de la politique, je dirais qu'elle se montre plus royaliste que le roi en niant, ou en ayant l'air de nier, l'existence du Québec comme société distincte.

Il reste que ce discours, je l'ai trouvé bien écrit; or, pour moi, le respect du fait français au Canada doit s'exprimer avant tout par le respect du français.

Je me suis cependant interrogée devant le passage cité plus haut : à quelle personne fait-on l'accord du verbe, lorsque le sujet est une expression de quantité complétée par d'entre nous ou d'entre vous?

Au paragraphe 899 du Bon usage (douzième édition), je lis : "Lorsque le sujet est une expression de quantité comme la plupart, un grand nombre, beaucoup, plusieurs, certains, quelques-uns, combien, trop, etc., ayant pour complément l'un des pronoms nous, vous, le verbe se met presque toujours à la 3e personne du pluriel." (C'est moi qui souligne.)

Hanse et Blampain, dans le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne (quatrième édition), proposent les exemples suivants :

La plupart d'entre nous en ont fait l'expérience.
Trois d'entre vous resteront.
Nombre d'entre vous s'en réjouiront.
Beaucoup d'entre nous regretteront ce départ.

Ils ajoutent, précision importante à mon avis : "Dans ce dernier cas, l'accord avec nous permet de marquer qu'on se met dans le nombre : Beaucoup d'entre nous l'avons regretté. Un tel accord n'est pas courant; il est très rare avec vous." (C'est moi qui souligne.)

Que disait madame Jean, déjà?

  • Notre pays est si vaste et si riche dans ses coloris et ses accents. Plusieurs d'entre nous n'avons pas la chance d'en mesurer l'étendue. Je sais combien je suis privilégiée.

Il est clair que si la gouverneure générale est incluse dans le nous qui désigne l'ensemble des Canadiens, elle ne se met pas dans le nombre de ceux qui n'ont pas la chance de mesurer l'étendue du Canada.

L'accord du verbe à la troisième personne du pluriel s'imposait donc :

Plusieurs d'entre nous n'ont pas la chance d'en mesurer l'étendue.

J'allais oublier de vous signaler une petite chose, à propos de plusieurs : cet adjectif ou pronom indéfini pluriel, selon Hanse et Blampain, "indique un nombre peu élevé, souvent supérieur à deux". (C'est moi qui souligne.)

Je ne vais pas lancer mes foudres contre une faute si fréquente*, mais si on veut dire beaucoup, pourquoi ne pas dire beaucoup?

Line Gingras

* Note du 4 juin 2013 : Cette question a été abordée le 2 juin par André Racicot, qui renvoie à une passionnante étude de mon ancien collègue Jacques Desrosiers.

Dicours d'installation de Michaëlle Jean, gouverneure générale du Canada : http://www.gg.ca/media/doc.asp?lang=f&DocID=4574

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mardi 27 septembre 2005

Supposer

Supposer que, être supposé + infinitif, être supposé de + infinitif, être censé + infinitif, supposer + infinitif, supposer de + infinitif, supposer quelqu'un de + infinitif, supposer quelqu'un d'avoir fait quelque chose.

Denise Bombardier et Gil Courtemanche posaient des questions intéressantes, dans Le Devoir de la fin de semaine dernière, à propos de l'affaire Boisclair - il s'agit de cet ancien ministre, jeune candidat à la direction du Parti québécois (il n'a pas quarante ans), qui a admis avoir consommé de la cocaïne à quelques reprises alors qu'il exerçait des fonctions ministérielles.

Vous trouverez plus bas des liens vers ces articles, mais vous me connaissez ou me connaîtrez bientôt : toujours à la recherche de la petite bête...

  • Dans quelle société vivons-nous pour que l'aveu d'un geste de nature criminelle propulse la personne qui l'a posé plus avant dans le concours de popularité et que celle dont on suppose l'entourage d'avoir laissé filtrer la nouvelle perde des appuis? (Denise Bombardier.)

D'un point de vue grammatical, on peut très bien soupçonner ou accuser une personne ou un groupe d'avoir fait quelque chose; on peut aussi supposer qu'une personne ou un groupe a fait quelque chose. Mais peut-on supposer une personne ou un groupe d'avoir fait quelque chose?

Cette construction me semble pour le moins étrange. Madame Bombardier aurait-elle hésité sur le choix du verbe, remplacé soupçonner ou accuser par supposer, puis oublié de modifier la structure de sa phrase? C'est possible; voyons en tout cas ce qu'en disent les ouvrages de langue.

J'en ai consulté une quinzaine - dictionnaires généraux, ouvrages de difficultés, grammaire. Tous ceux qui parlent du verbe supposer reçoivent, bien entendu, la construction supposer que; celle-ci est suivie, d'après Hanse et Blampain, de l'indicatif, du conditionnel ou du subjonctif, selon le sens.

Hanse et Blampain admettent aussi être supposé suivi d'un infinitif, sans de :

Il est supposé avoir compris.

Frèdelin Leroux fils a d'ailleurs relevé cette construction chez plusieurs auteurs. Marie-Éva de Villers, pour sa part, signale comme fautive la forme être supposé de, calque de "to be supposed to"; il faudrait dire Elle est censée venir, et non pas Elle est supposée de venir.

Dans le Trésor de la langue française informatisé, je lis que supposer peut être suivi d'une proposition complétive avec verbe à l'infinitif - mais sans de :

[...] sa mère lui avait remis le portrait de celui qu'elle supposait être son père. (Maupassant.)

Hanse et Blampain pourraient avoir l'air de tolérer, en le déconseillant, le tour qui nous intéresse. Dans la quatrième édition, on trouve en effet ce passage, un peu trop imprécis à mon goût : "L'emploi de supposer de devant un infinitif est peu courant. On dira plutôt : supposer que..." Heureusement, j'ai toujours la troisième édition, qui contient un exemple très utile :

Cet élargissement supposerait de trouver un programme de gouvernement. (Le Figaro.)

J'y remarque deux éléments qui me paraissent essentiels : premièrement, la construction tolérée, ce n'est pas supposer quelqu'un de + infinitif, mais supposer de + infinitif; deuxièmement, supposer n'a pas ici le sens de "croire", "présumer", "penser", mais celui d'"impliquer", de "comporter comme nécessairement lié".

À mon avis, la construction supposer quelqu'un de + infinitif doit donc être tenue pour incorrecte. Par quoi pourrait-on la remplacer, sans modifier le sens ni alourdir la phrase? Je suggérerais un conditionnel : au lieu de "celle dont on suppose l'entourage d'avoir laissé filtrer la nouvelle", j'écrirais "celle dont l'entourage aurait laissé filtrer la nouvelle".

Line Gingras

"Questions" : http://www.ledevoir.com/2005/09/24/91095.html
"Passer à autre chose" : http://www.ledevoir.com/2005/09/24/91135.html

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lundi 26 septembre 2005

En tous les cas

En tous cas; en tout cas; en tous les cas; dans tous les cas.

Une affaire de réglée.

Demain 27 septembre, Michaëlle Jean deviendra officiellement gouverneure générale du Canada. J'ai cru un moment qu'on n'y arriverait jamais, à cette date importante pour la communauté haïtienne du Québec.

L'annonce de cette nomination, d'abord accueillie très favorablement, a vite suscité la controverse : des nationalistes "purs et durs" ont signalé les affinités de madame Jean et surtout de son mari, Jean-Daniel Lafond, avec le mouvement souverainiste. Certains ont sans doute agi uniquement pour contrer le "beau coup" de Paul Martin ou pour se venger de ce qu'ils ressentaient comme une trahison; on ne peut croire qu'ils aient cherché à rendre service aux fédéralistes! Mais dans un cas que je souhaiterais isolé, on a voulu susciter la haine du Canada anglais - en montant en épingle des relations avec d'anciens membres du FLQ, protagonistes des événements d'octobre 1970 (il faut savoir que monsieur Lafond, à titre de documentariste, leur a consacré un film) -, dans l'espoir déclaré de provoquer une "campagne anti-québécoise" qui aurait pu entraîner la séparation du Québec.

Il y a longtemps que je ne sais plus si le Québec devrait rester au sein de la confédération canadienne ou devenir un État souverain; n'empêche, ce procédé me dégoûte.

Heureusement, les Canadiens anglais n'ont pas mordu trop fort à l'hameçon. Madame Jean a dû faire paraître une profession de foi fédéraliste, il lui a fallu abandonner la citoyenneté française, mais elle n'a pas renoncé à sa place dans l'histoire du Canada; quelle tristesse ç'aurait été, pour les Québécois d'origine haïtienne. Je crois que son engagement à l'égard de sa communauté peut expliquer des gestes qui sans cela pourraient sembler incompréhensibles.

Dans un article publié dans Le Devoir cette fin de semaine, Hélène Buzzetti écrit :

  • [...] en tant que journaliste, elle aura su maintenir le secret sur ses allégeances politiques. En tous les cas, la profession de foi fédéraliste que le couple a dû faire par écrit [...] en a mis plusieurs mal à l'aise.

En tous les cas? Cette expression me rappelle le langage coloré de mon grand-père; ne peut-on imaginer ou presque, dans le téléroman Le temps d'une paix, Joseph-Arthur déclarant à Rose-Anna : "En toué cas, Rose-Anna, y a rien qui bat ta soupe aux pois"?

Mais ne nous fions pas à une simple impression; voyons plutôt ce qu'en disent les ouvrages de langue.

L'affaire se présente mal : en tous les cas n'est pas consignée dans le Petit Robert, à l'article "cas". Le Multidictionnaire, le Hanse-Blampain n'en parlent pas. (Notons au passage que, d'après ce dernier ouvrage, on écrit en tout cas - moins souvent en tous cas. L'expression dans tous les cas est également admise.)

Cependant, des ouvrages de difficultés moins récents - le Colin, le Girodet - acceptent en tous les cas. Berthier et Colignon la reçoivent aussi, mais "plutôt avec une épithète ou un complément", comme dans l'exemple en tous les cas envisageables (leur observation s'applique également à dans tous les cas).

Il se peut donc que l'expression soit un peu vieillie. N'empêche que je l'ai trouvée en outre dans le Trésor de la langue française informatisé, sans mise en garde. Par conséquent, on ne saurait la considérer comme fautive - même si en tout cas est certainement d'utilisation plus courante.

Et voilà. Une autre affaire de réglée.

Line Gingras

L'article d'Hélène Buzzetti : http://www.ledevoir.com/2005/09/24/91152.html
"Michaëlle Jean et les felquistes" : http://www.ledevoir.com/2005/08/11/87968.html

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vendredi 23 septembre 2005

Dont et son antécédent

Dont; antécédent; complément du nom; complément déterminatif; pronom relatif dont; dont ayant pour antécédent un terme complément d'un nom introduit par une préposition.

Mais comment simplifier tout ça?

  • Une décision dont on doute de la sagesse dans les circonstances [...] (Guy Taillefer.)

En voyant ce bout de phrase à la fin d'un éditorial sur la difficulté de la reconstruction en Afghanistan, je devais avoir la mine perplexe de Julie Andrews jouant le personnage de Maria, future baronne von Trapp, au moment où elle se demande comment elle va bien pouvoir s'y prendre pour enseigner les rudiments de la musique aux enfants.

La construction est fautive, aucun doute là-dessus, mais comment énoncer la règle qui s'applique? Le problème est de taille, et dépasse de vingt-trois mille six cent quarante-sept kilomètres et demi le b.a.-ba de la grammaire, en ce qui me concerne en tout cas; n'empêche, allons-y hardiment, avec l'aide de nos valeureux amis Hanse et Blampain :

Le pronom relatif dont ne peut avoir pour antécédent un terme complément d'un nom introduit par une préposition - sauf si le terme en question "est aussi complément d'un autre nom qui précède" le nom introduit par une préposition.

?

Qu'est-ce que je vous disais... Voyons cela en détail.

Dans l'exemple que j'ai cité plus haut - Une décision dont on doute de la sagesse -, dont a pour antécédent (autrement dit : dont représente) le terme une décision; celui-ci est complément du nom sagesse (sagesse de la décision); et sagesse est introduit par la préposition de.

Après la première moitié de notre analyse, il semble que la construction soit incorrecte; il faut donc poursuivre, et nous demander si l'exception s'applique ici : l'antécédent, c'est-à-dire le terme représenté par dont, est-il aussi complément d'un autre nom qui précède de la sagesse?

Autre nom à l'horizon?

- Niet. (Comparer avec Le politicien dont la conduite passée pourrait nuire à la carrière; politicien est complément de carrière, mais aussi de conduite : le tour est correct.)

Et voilà pourquoi
Le muguet des bois...

Non, ce n'est pas ça : et voilà pourquoi il faut considérer Une décision dont on doute de la sagesse comme une construction fautive - qu'il serait possible de remplacer, tout simplement, par Une décision dont on met la sagesse en doute, ou dont on met en doute la sagesse.

C'est indigeste? Je m'en doute. Mais vous pourrez y revenir.

Line Gingras

"Il était deux petits champignons..." : http://www.momes.net/comptines/cetaientdeuxchampignons.html
"The Sound of Music" - Maria et les enfants : http://images.google.ca/imgres?imgurl=http://data.panoramatours.com/media/101.jpg&imgrefurl=http://www.panoramatours.com/media/som_movie/&h=260&w=450&sz=44&tbnid=B_dIGVcJbX8J:&tbnh=71&tbnw=124&hl=fr&start=2&prev=/images%3Fq%3D%2B%2522the%2Bsound%2Bof%2Bmusic%2522%26svnum%3D10%26hl%3Dfr%26lr%3D%26sa%3DN%26as_qdr%3Dall
"L'échec de Karzaï" : http://www.ledevoir.com/2005/09/23/91021.html

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jeudi 22 septembre 2005

Accoucher d'une entente de principe

Sans que + ne explétif; craindre que + ne explétif; accoucher; accoucher de quelque chose.

Comment éviter la fausse note?

Ma professeure de chant me l'a recommandé je ne sais combien de fois : "Entends la note." (La bonne. Avant de la chanter, est-il besoin de le dire.) Et tous les chefs de choeur le répètent inlassablement : "Écoutez-vous, soyez toujours à l'écoute les uns des autres."

Je m'autoriserai donc une allusion au travail que nous faisons ce trimestre à l'Ensemble vocal André Martin (voir le billet du 13 septembre) : si les mages n'avaient pas perçu de note discordante dans l'intérêt manifesté par Hérode à l'égard de l'enfant dont ils suivaient l'étoile, de quoi aurait l'air, je vous le demande, la vente de cannes de Noël?

(On est profonde, ici, des fois.)

Toute cette magnifique digression pour en venir à ce mot d'ordre banal : tâchons donc de nous servir de nos oreilles, au propre et au bien lavé figuré, lorsque nous écrivons.

Vous allez trouver que je fais mine de poser de grandes questions pour ne m'attacher finalement qu'à des vétilles, mais qu'y puis-je si on ne m'offre que des peccadilles à relever? (Si ça continue, je vais être obligée de chercher ailleurs que dans Le Devoir...)

  • Les négociations se sont poursuivies hier entre les enseignants du primaire et du secondaire et le ministère de l'Éducation, sans toutefois que cette journée additionnelle d'échanges, bien qu'intensive, n'ait permis d'accoucher d'une entente de principe. (Marie-Andrée Chouinard.)

Quand je vous parlais de fausse note, c'est à cette utilisation du verbe accoucher que je pensais : dans un article d'information tout ce qu'il y a de plus sérieux, cet emploi figuré, qui relève normalement de la plaisanterie (vérifié dans le Petit Robert), détonne.

Mais il est un autre point dont j'aimerais vous toucher un mot : l'emploi du ne explétif (c'est-à-dire non nécessaire au sens) après sans que.

Le ne explétif s'utilise très correctement, par exemple, avec le verbe craindre à la forme affirmative :

Je crains qu'il ne vienne.

Après la locution sans que, toutefois, son emploi est déconseillé par le Hanse-Blampain, et condamné par le Multidictionnaire. Il faudrait donc écrire :

[...] sans toutefois que cette journée additionnelle d'échanges, bien qu'intensive, ait permis (plutôt que n'ait permis) d'arriver à une entente de principe.

Ce ne serait pas l'accord parfait, mais nous ne sommes pas des anges.

Line Gingras

Négociations... : http://www.ledevoir.com/2005/09/21/90864.html

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